« Amazones » Raphaëlle Riol

Lors d’une visite à sa grand-mère dans une maison de retraite à Caen, Alice quitte le Repos- Fleuri » accompagnée d’une autre pensionnaire qui l’interpelle: « Je m’appelle Alphonsine. Sortez-moi de là ».

Alice, la trentaine, travaille dans l’événementiel et Alphonsine a 89 ans mais elles se découvrent de nombreux points communs: elles ont un souvenir déplorable de leur vie de couple, sont satisfaites que leur compagnon soit décédé et détestent la campagne.

Marquées par leur histoire personnelle et assoiffées d’indépendance, elles transgressent les contraintes sociales comme des guerrières ou des amazones. Mais quelles alternatives ont-elles réellement ?

En quête d’un autre destin, elles rejoignent la plage pour crier …

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 «Au loin, la mer se dérobe toujours plus et déteint doucement.    

… Bleu-gris, gris-bleu, gris foncé ». page 200

L’auteur

Née à Clermont-Ferrand en 1980, Raphaëlle Riol est professeur de lettres en région parisienne. Elle a publié en 2011 un premier roman « Comme elle vient ».

 

Commentaire

La fine analyse psychologique d’un duo inattendu et l’évolution de la place des femmes dans la cellule familiale et la société forment la trame et la cohérence de ce roman. Le ton ironique de ce livre très intéressant m’a beaucoup plu.

Malgré les obligations familiales, nous sommes parfois tous, comme Alice ou Alphonsine, des électrons libres. Simplement, certains le sont à temps complet et d’autres à temps partiel !

 

Le sens de la formule de l’écrivaineExtinction de voix ou voie d’extinction page 11) égaie les pages du livre qui aborde un sujet grave. Ces malices stylistiques s’accordent à l’état d’esprit des deux rebelles, qui n’ont plus rien à perdre dans une société cruelle.

« Vous savez Alice, de nos jours, ne pas être hors la loi, c’est perdre la tête… Que ce soit au travail, chez soi, ou en maison de vieux ». page 189.

Deux femmes, deux destins vont se mêler. Derrière les apparences simples de chacune, est enfoui leur monde intérieur complexe.

Petit à petit, l’écrivaine fouille leur psychologie, déterre et dévoile au lecteur complice leur vérité singulière, celle qui a « perforé » leur corps et « vrillé » leur esprit. Pour l’une et l’autre, cette vérité n’est pas connue ou admise par les proches ou enfants : ceux-ci n’ont pas envie de savoir et restent prisonniers de leur état d’esprit. L’«épais tissu d’évidences fragiles » page 200 est difficile à déchirer. Même à sa comparse Alice, Alphonsine n’a plus envie d’expliquer l’incroyable injustice de son sort. 

Une pensionnaire de home dans une situation similaire me disait récemment: «Oui, je pourrais expliquer ce qui s’est passé; mais il arrive, qu’après avoir trop souffert, le coeur se clôt, les mâchoires se serrent, la voix  diminue…».

Plus de cinquante ans séparent Alice et Alphonsine. Elles sont pourtant confrontées  toutes deux à l’éternelle domination masculine. La difficile question de la place de la femme, toujours d’actualité, est bien cernée notamment dans le cadre professionnel.

Une phrase

 « Parce que le comble de l’impardonnable, Alice, croyez-moi, c’est la résignation». page 126

 

Amazones, Raphaëlle Riol, coll. La brune. Editions du Rouergue 2013, 208 pages.

Derrière les mots: la réalité de la vulnérabilité (2)

La nécessité d’utiliser un vocabulaire approprié, respectueux concernant les personnes âgées est une évidence. Tout terme infantilisant est à bannir.

Mais au-delà du vocabulaire, il convient aussi de s’interroger sur la pertinence des autres réponses données par notre société aux faiblesses de la condition humaine. Il y a de fortes similitudes dans le traitement des difficultés de parcours d’enfants et de personnes âgées, deux populations avec une vulnérabilité intrinsèque.

Dans le monde actuel, cette fragilité est de moins en moins acceptée et supportée par l’entourage et les professionnels.

Enfants

Un enfant qui ne tient pas en place, incapable de se concentrer, qui n’a aucun contrôle sur lui-même, qui démontre de l’agressivité, fait des colères ou a un comportement difficile répond aux caractéristiques de l’hyperactivité. La réponse médicale consiste souvent à recourir à un médicament particulier, la Ritaline.(1)

Dans certaines écoles américaines, près de 20 % des élèves prennent régulièrement ce médicament.

En Belgique, la Ritaline se prescrit facilement: il y a des enfants sous Rilatine dans beaucoup d’écoles. 

« L’été dernier sur une troupe de 18 enfants du Brabant wallon partant en camp louveteaux, 9 étaient sous Rilatine (dont plusieurs tellement assommés qu’ils ont du mal à participer aux activités) »

La ministre des Affaires sociales et de la Santé publique, Laurette Onkelinx, avait déjà annoncé en 2010 au Sénat, au vu de l’explosion des chiffres relevés, qu’elle préparait un plan de lutte contre la surconsommation de Ritalin et d’autres psychotropes prescrits aux enfants souffrant de troubles de l’attention.

Pour certains psychiatres et médecins, l’augmentation  de la demande de ce produit psychotrope est  inquiétante ne correspondrait pas toujours à un véritable but thérapeutique.

Bert Anciaux notait dans une question parlementaire que «La forte hausse de la consommation est le signe d’une société qui considère sous un angle différent le comportement d’enfants remuants et espiègles ».

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Personnes âgées

La fuite dans la médicalisation et la consommation abusive de médicaments psychotropes se retrouve chez les résidents des homes. (2)

Des facteurs sont naturellement présents dans la vie des personnes âgées pour les plonger dans la dépression: perte d’autonomie, maladies fréquentes vu leur longue vie, changement de logement, perte de membres de la famille, d’amis …

Une étude des Mutualités Libres sur les médicaments délivrés à leurs 22.000 affiliés résidant en maison de repos constate qu’un résident de maison de repos sur deux (53%) prend des antidépresseurs, un sur trois des antipsychotiques (36%). Dans certaines maisons de repos, 90% des résidents prennent des antidépresseurs et 75% des antipsychotiques.

Durant la  période observée (2007-2011), 72% des résidents consommant des antidépresseurs en 2007 ont poursuivi ce traitement pendant au moins 5 ans (durée de traitement recommandée pour un épisode dépressif majeur : 9 à 12 mois.)

L’étude des Mutualités Libres  appelle à «l’adoption de mesures non médicamenteuses, comme le renforcement du personnel soignant ou accompagnant pourrait améliorer l’état psychique des résidents de maisons de repos et réduire le recours aux médicaments ».

La situation de l’enfant victime de troubles d’attention ou la dépression du parent âgé trouvent finalement une réponse médicale parallèle.

C’est interpellant.

 1. Son nom commercial provient du prénom (Rita) de la femme de Leandro Panizzon, chimiste qui synthétisa la molécule en 1944 à Bâle et qui, avec son épouse Marguerite (qu’il appelait Rita) l’utilisèrent eux-mêmes comme stimulant, l’anecdote rapporte qu’il en prenaient volontiers pour leurs parties de tennis.

2. Autre population précarisée: les détenus dont 1 sur 5 reçoit des antidépresseurs. « …, on leur prescrit des neuroleptiques parce que c’est une réponse de facilité. »

Le poids des mots et la force des actes? (1)

Luc Tayart de Borms, Administrateur délégué de la Fondation Roi Baudouin,  a publié dans le Soir du lundi 5 août 2014, une carte blanche. « Et si on sortait les seniors de leur « crèche » ?

L’Administrateur délégué de la Fondation Roi Baudouin  n’y critiquait pas la pertinence du projet d’un lieu d’accueil pour personnes âgées à Fosses-la-Ville mais s’insurgeait contre  la dénomination (1) du mot « crèche », infantilisant pour les personnes accueillies. Une étude de la Fondation en 2013 a analysé tous les stéréotypes négatifs attribués aux seniors: le retentissement d’un vocabulaire inadapté est certain.

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Discuter, partager…ensemble.

       A Fosses-la-Ville, « …cette crèche des aînés a ouvert le 2 juin et a une capacité d’accueil limitée à 13 personnes. Elle est ouverte de 8 à 18h et coûtera 25€ par journée, en ce compris le prix des repas ». C’est un lieu de vie, une maison comprenant un séjour, un salon, une cuisine et une salle de repos où s’occuper. Le but est de permettre aux seniors encore autonomes d’entretenir des liens sociaux et de passer la journée ensemble avec une dimension très familiale. Ils ont ainsi l’occasion de discuter, partager, manger ensemble. Au départ, il s’agit  d’une initiative privée d’Isabelle Gérard : « Le projet, elle l’a «monté» avec l’assistance éclairée du cabinet de la ministre des Affaires sociales. Mais elle n’a reçu aucun subside, aucun coup de pouce financier, ni de la Région, ni de la Ville ». 

D’autres initiatives limitées existent: elles viennent de quelques CPAS ou Communes, comme la maison communautaire des seniors de Neufchâteau. Elles permettent un accueil des aînés deux ou trois jours / semaine. En Flandre, une cinquantaine de lieux avec le même esprit familial qu’à Fosses-la-Ville existent mais ils sont subsidiés et encadrés par les pouvoirs publics. Le terme retenu est CADO (« Collectieve autonome dagopvang voor ouderen » = « accueil de jour collectif pour personnes âgées).

 

      Pour les seniors en perte d’autonomie, les structures d’accueil alternatives, qui assurent leur prise en charge, sont des centres de jour. Des soins sont prévus et les centres se distinguent entre eux par le type de patients qu’ils accueillent selon les pathologies ou handicaps.

       Les ambiguïtés du vocabulaire révèlent aussi la difficulté de choisir une appellation ciblant la nature de l’offre. Il n’est pas facile de trouver un terme générique pour ce type d’accueil de jour sans soins pour les seniors+. Évitons des mots comme « crèche », « centre de jour » ou « maison communautaire » qui ont déjà une signification reconnue. Je propose «Le kotâge», « L’atelier du savoir ». D’autres idées? Je les relaierai.

      En matière d’accueil des personnes âgées, il y a certes les paroles mais il y a surtout les actes ! Le lieu de vie proposé à Fosses-la-Ville est une ressource pour les aînés et il faut saluer le mérite de cette initiative individuelle spécialisée dans l’accueil des seniors, qui devrait être soutenue, encadrée. Mais c’est loin d’être le cas comme on le voit.

    Le paradoxe de l’interpellation de la carte blanche du 5 août 2014 est qu’il n’est pas certain que la promotrice du projet de Fosses-la-Ville aurait pu bénéficier des lumières de la Fondation Roi Baudouin. La Fondation a bien organisé des séminaires sur la question des stéréotypes et les représentations sociales négatives liées au vieillissement (2). Mais ces formations sont destinées  aux organisations et ASBL, souvent déjà subsidiées ou encadrées par ailleurs (3). Les citoyens, les «privés» du secteur ou les petits indépendants dynamiques dans le secteur de la gérontologie n’y ont pas été accueillis (4)! Dans l’encadrement des projets liés au vieillissement, le choix des acteurs soutenus par la Fondation Roi Baudouin apparaît ainsi très focalisé. Ce qui n’est pas le cas dans d’autres domaines (5).

Que les groupes commerciaux n’entrent pas dans le champ d’action de la Fondation est logique (6). De même, en matière de subsides et de soutiens financiers ou logistiques à accorder, la prudence de la Fondation se comprend aisément tant le contrôle de ces aides dans les comptes d’acteurs privés ou nouveaux s’avèrerait complexe et discutable. Par contre, cette circonspection ou défiance envers des individus actifs ou indépendants dans le secteur de la gérontologie ne devrait pas s’exercer dans le secteur du développement des connaissances dont ils sont demandeurs: peu de cycles de formation leur sont accessibles car cette offre est réservée au personnel des homes ou hors de prix pour eux.

Actuellement, le message «pertinent» de la Fondation Roi Baudouin pour une communication appropriée autour du vieillissement touche donc souvent les membres surinformés d’ASBL ou organismes du secteur et certainement pas les citoyens lanceurs d’initiatives privées originales dont ont pourtant besoin nos aînés…

C’est vraiment dommage.

 

1. Dénomination exacte : « La crèche des aînés »

2. Séminaire du 28 mars 2013.

3. « Associations ‘origine’, associations ‘handicap’, associations ‘pauvreté’, associations ‘personnes âgées’, fédérations, communes, CPAS, secteur socio-culturel, 1ère ligne de soins, mutualités, assurances; secteur du logement, … »

       4. Expérience vécue.

5.   Car, dans le secteur « Justice sociale » avec le projet Boost, la fondation Roi Baudouin soutient là directement cent jeunes Bruxellois. ( le Soir du 23 septembre 2014, page 26)

6.  Un questionnement  peut  aussi s’étendre d’ailleurs à certaines ASBL : « l’image d’Epinal de l’ASBL qui vit d’amour et d’eau fraîche est révolue. Les ASBL se livrent en effet souvent à des activités lucratives pour se procurer les fonds nécessaires à la réalisation de leur objet social. »

L’art brut.

Et si, à l’origine, l’art était bleu ?

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C’est une des questions que l’exposition  d’Art Brut présentée en ce moment au Musée art) & ( marges, au cœur des Marolles à Bruxelles.* Libre à vous d’embarquer ou non.

Mais comment oser prendre l’art brut dans une nasse, lui qui a horreur des balises et de la terre ferme?

N’appartenant ni à un mouvement ni un style, chaque artiste vous transporte dans le bateau qu’il a construit pour traverser l’aventure humaine. Ce sera un radeau, une barque, un brise-glace, un voilier, un cargo, un navire ou un cuirassé : vous serez alors témoins d’une formidable aventure. Inventé par l’artiste français Jean Dubuffet en 1945, le concept d’art ** brut désigne les productions  d’individus qui s’inscrivent en-dehors de tout canal artistique traditionnel et s’affranchissent des amarres de la raison pure: productions d’artistes non professionnels, d’autodidactes, en hôpital psychiatrique ou en prison… Il n’y a aucune filiation artistique mais ces artistes nous offrent un art spontané, un univers déroutant où la poésie a sa place, sans démarche ou prétention intellectuelle. Peu importe le sujet, le matériau utilisé qui peut être brut comme le bois ou délicat comme des perles, des coquillages.

Jean Dubuffet a constitué une énorme collection, installée à Lausanne depuis 1975. Sous le vocable, d’«Art Brut», y sont regroupées de multiples productions témoins des imaginaires singuliers de leurs auteurs. La  juxtaposition des œuvres permet aux visiteurs d’appréhender la pulsion de vie qui y danse, qui relie leurs auteurs au monde, qui tisse des ponts entre eux et nous. On y retrouve notamment les œuvres de belges comme Paul Duhem ou Serge Delaunay.

L’art brut n’est pas l’art naïf dont les thèmes sont traditionnels,  ni l’art populaire, ni l’art enfantin, ni l’art primitif quoique certains rapprochements peuvent toujours se faire.

Sans remonter à la préhistoire, il est évident que l’art brut est né avec les premiers pas de l’homme et préexistait bien avant  ses premiers  découvreurs*** . L’action de Jean Dubuffet l’a fait sortir de son enfermement.

L’œuvre du facteur Cheval (1836-1924) attirait déjà l’attention à la fin du 19ème siècle,  à Hauterives dans la Drôme. Il y a passé 33 ans à édifier son palais idéal, maintenant monument historique.

Dans le Pas-de-Calais, Augustin Lesage (1876-1954) réalise dès 1912, des dessins dictés par les défunts et se consacrera exclusivement à la peinture jusqu’à sa mort. Mineur, il avait entendu une voix qui lui prédisait qu’il serait peintre.

Un architecte,  Alain Bourbonnais monte sa propre collection d’artistes marginaux en parallèle. Cette collection installée à Dicy depuis 1983 est connue sous le nom de La Fabuloserie

Dans le sillage de l’art brut, de nouveaux termes apparaissent:  « l’art hors-les-normes », « l’art singulier», «  l’art marginal ». 

L’Aracine créé par  Madeleine Lommel a rassemblé une collection d’Art Brut de plusieurs milliers d’oeuvres et le Musée de Lille/Villeneuve d’Ascq réunit à la fois l’art moderne, contemporain et ces œuvres d’art brut.

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Art)&(marges Musée.  312-314, rue Haute à 1000 Bruxelles

L’art outsider est le pendant de l’art brut pour les pays anglo-saxons et cette appellation, à l’origine qui vient d’un livre de Roger Cardinal Outsider Art (1972) fut validée par Jean Dubuffet.

L’art brut questionne et surprend le visiteur qui ne se cramponne pas aux caps traditionnels et accepte de se laisser bercer au gré des flots.

(A suivre)

 *Il était une fois l’art brut… Fictions des origines de l’art.  Exposition  du 12 juin au 12 octobre 2014. Art)&(marges musée. 312-314, rue Haute. 1000 Bruxelles.

**« Nous entendons par là [Art Brut] des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistiques, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écritures, etc.) de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. De l’art donc où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe. »
Jean Dubuffet, tiré de L’Art Brut préféré aux arts culturels, Paris, Galerie René Drouin, 1949.

*** Dr.Auguste Marie en 1905, Dr.Hans Prinzhorn en 1920, Docteur Morgenthaler en 1921…etc

César Manrique et générativité.

A travers son architecture, un exemple réussi de générativité!

De nombreux architectes réalisent des ouvrages prestigieux qui modifient positivement l’ambiance d’une ville et qui deviennent même des attractions touristiques majeures.

Mais peu d’entre eux sont parvenus à influencer durablement les mentalités d’une population et à la faire adhérer à un style architectural, comme cela a été le cas dans l’île de Lanzarote (îles Canaries, Espagne)

 « Créer avec une liberté absolue, sans angoisses et recettes, console l’âme et ouvre un chemin pour le plaisir de vivre».

César Manrique

Manrique

Sculpture mobile de Manrique

Architecte, César Manrique (1919-1992) fut d’abord peintre et sculpteur. C’est pourtant par son travail architectural qu’il a transmis sa vision aux habitants, imprégné l’île volcanique de Lanzarote de manière à en préserver la nature et l’identité culturelle.

De retour dans son île natale, César Manrique veut en faire un bel endroit qui ne sera pas massacré par le tourisme de masse. Pour son  projet, il ne retient que la méthode de construction traditionnelle de Lanzarote, des bâtiments qui ne dépassent pas deux étages et décide la suppression des panneaux publicitaires sur les bords des routes.

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Intérieur de la maison de César Manrique à Tachiche

Un champ de lave noire figée à Tachiche retient son attention pour la construction de sa maison. Lors de la construction, César Manrique  y découvre cinq bulles de lave qu’il intègre dans la bâtisse. Son art architectural vise toujours à préserver harmonieusement les rochers, les pierres et coulées de lave figées (comme la salle de concert Jameos del Agua avec 600 places assises dans une caverne de lave). Les couleurs restent naturelles : noir et gris (pierre de lave) ainsi que le blanc (calcaire) et sont relevées de touches de couleurs vives (rouge, bleu). Une musique méditative adoucit l’ambiance. La fondation César Manrique est installée dans cette maison.

Même si son pari semblait un peu fou, cet artiste a parcouru l’île, rencontré inlassablement ses habitants pour partager son message. Ce qui n’était qu’une utopie consistant  à concilier  écologie, art et tourisme et qui dessine toujours actuellement le paysage de Lanzarote.

À l’extérieur où la végétation est peu prolifique, Manrique avait disposé des sculptures mobiles que bercent toujours les alizés….

«Tango tranquille» Verena Hanf

Violette, une femme, bourgeoise d’une soixantaine d’années, habite Bruxelles. Sans souci financier mais blessée moralement, elle tient à son indépendance et a choisi  de vivre dans le calme. Plus exactement, elle adopte un « silence social » rompant le cordon ombilical du téléphone, zappant les réunions familiales, n’entretenant  aucun contact avec les voisins et minimisant les contacts avec les commerçants. Dans ses journées structurées et ponctuées d’un peu de porto, elle ne parle plus qu’avec elle-même.

Par hasard elle croise Enrique, jeune Bolivien, pauvre et sans papiers, instituteur mais contraint à des travaux de jardinage pour survivre. Violette va se déclarer sa marraine et lui apporter son aide. Le besoin de soutien devient réciproque quand Violette recueille chez elle, Jean, son ancien compagnon atteint d’un cancer des poumons. Les deux «petits vieux» deviennent un peu la famille d’Enrique.

 Parc Royal, Folon

Parc Royal, le Messager de Folon

« Les matinées en semaine, le parc est vide, il y a quelques sportifs, quelques chiens, pas un chat ».  Tango tranquille, page 62

L’auteur

Née en Allemagne en 1971, Verena Hanf effectue des études de sociologie, de politique et de journalisme en Belgique, en Angleterre et en Allemagne. Rédactrice dans une association, elle partage son temps entre l’Allemagne et Bruxelles où elle a écrit, en français, ce premier roman « Tango tranquille » en 2013.

Commentaire

tango.jpgCe roman dresse plus le portrait de Violette que celui d’Enrique. Violette a choisi, à un moment donné, de vivre dans sa  coquille. Certes, l’isolement de Violette et d’Enrique  se  fissure, se brise, mais ce serait trop de dire que Violette et Enrique s’apprivoisent. Dans leur rapprochement, l’image de la grand-mère de Enrique, qui se superpose à Violette, et le rôle de Jean sont plus déterminants.

Le long isolement de Violette a laissé son empreinte et ne lui permet plus d’interagir facilement: « J’ai dû parler à voix haute. Fâcheuse habitude prise pendant mon silence social ». page 164

J’ai apprécié cette description d’un silence social qui alimente ce portrait très réaliste d’une femme vieillissante. Car oui, autour de moi, je rencontre et connais de telles personnes qui ne veulent plus prendre le risque du contact social de peur de souffrir, qui se lèvent tôt pour faire leurs courses par crainte de rencontrer quelqu’un sur leur chemin, qui remballent fermement tout interlocuteur qui leur prête attention, qui ne décrochent pas le téléphone, qui refusent toute invitation. Le silence social est une position de retrait mais aussi une forme de liberté.

C’est la première fois que je vois ce thème de la solitude cachée, du repli choisi, analysé avec une telle lucidité et limpidité.

Une phrase

« Temps de musique, temps de porto, temps de repos. Je m’installe dans mon fauteuil vert et je ferme les yeux. Faudrait juste pouvoir mettre hors fonction la production de pensées »

Page 104. « Tango tranquille ». Verena Hanf. Editions Le Castor Astral. Collection Escale des lettres.

Bleu charrette ou charron, terreur des mouches?

Même si les les chaleurs sont assez timides cet été, quelques mouches téméraires  entrent volontiers dans nos  maisons et nous entamons des ballets frénétiques pour les chasser.

Alors qu’il suffirait peut-être de peindre nos murs, nos volets en bleu?

belu charrette.jpg

Dans les pays du Sud ou au bord de la mer, les volets, portes, planches, meubles de cuisine, des maisons sont souvent peints en bleu. « Le bleu aurait un effet répulsif sur les mouches. » On parle alors d’un bleu particulier: le bleu charron* ou bleu charrette car il indique la couleur bleue utilisée autrefois pour peindre les charrettes.

van gogh 036 - Copie.jpgPensons à la célèbre peinture de Van Gogh « La moisson » où une charrette bleue attend indolente sur le chemin…

… ou au livre « La charrette  bleue » de René Barjavel. barjavel.jpg

Ce bleu revêtait aussi les machines agricoles, les portails ou les portes d’écurie. Cette même  couleur reste utilisée pour peindre les volets en bois sur l’île de Ré par exemple.

A l’origine, le bleu charrette a une seule nuance mais s’est décliné au fil du temps en divers tons clairs ou foncés selon la quantité de pigments utilisés par les peintres-fabricants.

 corse nature3t.jpgDiverses explications pour  justifier l’effet répulsif sur les insectes ont été avancées: le bleu serait une couleur « froide » et n’attire donc pas les mouches ou la vision particulière de la mouche capte les u.v. et une gamme de couleur restreinte notamment les gammes du violet, bleu et blanc.

J’ai relevé aussi cette explication qui ne manque pas de poésie : « ce bleu chasse les mouches qui, prenant peut-être l’objet bleu pour le ciel, ne viennent pas se poser dessus… »

Mais l’explication est ailleurs: le bleu charron était initialement réalisé à partir d’une teinture à la guède ou au pastel (Isatis tinctoria) et l’essence de cette plante a des propriétés insecticides.

Peindre dans le ton de bleu charrette vos volets avec une peinture à base de composants chimiques n’éloignera donc pas les mouches estivales sauf si vous placez sur les bordures des fenêtres des pieds de basilic, excellents répulsifs naturels de la mouche!

Mais il est encore possible de  trouver et de peindre avec de la peinture naturelle bleu charrette qui conserve ses « pouvoirs de répulsif d’insectes, de fongicide et de traitement du bois (une substance incolore au niveau du pigment et non la couleur bleue) et sa consistance épaisse  permet de ne mettre qu’une seule couche ». Certains fabriquent encore eux-mêmes cette peinture particulière si jolie, qui résiste bien au temps et se patine doucement.

*artisan dans la construction et la réparation de charrettes, spécialisé dans le cintrage et le cerclage des roues.

Voyage organisé:précautions nouvelles (2)

Le choix est effectué et vous avez vos apaisements quant à l’organisateur.

Place à la rédaction du bon de commande.

2ème  recommandation: faites noter sur le bon de commande les références complètes de votre voyage en lien avec un catalogue précis.

En regardant les belles brochures ou les sites internet, vous savez qu’ont été choisies les plus belles images capables de vous faire rêver…

 plage, parasols, mer, voyage

 La plage, le soleil et la mer…

La loi du 16 février 1994 sur le contrat de voyages organisés prévoit que l’information qui vous est donnée ne peut pas être trompeuse et que la brochure, dans laquelle notamment le prix, la destination sont repris d’une manière précise, lisible et non équivoque, fait partie intégrale du contrat. Conservez précieusement toute la brochure jusqu’à votre retour de voyage mais aussi faites noter sur votre bon de commande le nom complet du catalogue avec toutes les indications, sa date de parution et les numéros des pages qui décrivent votre voyage.

Pourquoi? Certains voyagistes éditent des brochures intermédiaires qui chronologiquement se chevauchent. Certains voyages aux mêmes dates repris dans deux catalogues de la même compagnie peuvent voir leur contenu sensiblement modifiés au fil du temps. Le client qui a signé avant la nouvelle parution, n’en est pas toujours avisé, malgré la loi.

Les informations descriptives d’une brochure engagent la responsabilité de son éditeur et font partie intégrante du contrat; ces informations ne peuvent éventuellement être modifiées que si le consommateur en a été préalablement informé par écrit avant la conclusion du contrat, ou s’il a expressément marqué son accord, sur ces modifications après la conclusion du contrat.

De même pour les commandes de voyage via internet, certains voyageurs, pris de doutes sur le contenu exact des prestations, retournent visionner le site internet producteur de leur voyage. Ce site a entretemps évolué pour présenter de nouvelles offres: le descriptif du voyage commandé peut avoir été remplacé par les nouvelles offres ou le contenu avoir été modifié.  Par exemple, une voyageuse internaute mentionne que les excursions de son périple, comprises dans le prix de départ, sont devenues payantes sur le site plus tard et se sont appliquées à elle.

Sauvegardez donc les pages web de l’offre que vous souscrivez car elles vous seront nécessaires en cas de contestation.

Bien référencer le choix du voyage en le liant méticuleusement à l’offre qui a retenu votre attention facilitera une réclamation éventuelle.

La préparation d’une nouvelle directive européenne est en cours.

Les députés européens de la commission IMCO (Marché intérieur et protection des consommateurs) ont établi  un projet de législation qui clarifierait les règles sur les voyages à forfait et renforcerait la protection des consommateurs dans plusieurs domaines. Mais les négociations avec les Etats pour l’adoption éventuelle du texte seront longues et compliquées.

En attendant, face à certaines entreprises, certains consommateurs  lésés seront très démunis.

Autant le savoir: la vigilance s’impose.

Et bon voyage!

Voyage organisé:précautions nouvelles (1)

Une directive européenne 90/314/CEE du Conseil, du 13 juin 1990, concernant les voyages, vacances et circuits à forfait est censée protéger les consommateurs contre de possibles pratiques commerciales trompeuses.
La Directive y définit le voyage à « forfait » ou « organisé » comme la combinaison préalable d’au moins deux des éléments suivants, vendue à un prix tout compris et pour une prestation  qui dépasse vingt-quatre heures ou inclut une nuitée:

a) transport;

b) logement;

c) autres services touristiques non accessoires au transport ou au logement représentant une part significative dans le forfait.

Cette directive est dépassée notamment en raison de l’explosion des ventes de voyages  via internet et le fait que des fournisseurs n’appliquent pas la réglementation européenne: un consommateur  peut acheter un voyage sans connaître la nationalité du fournisseur, le droit applicable ni les tribunaux compétents.

Outre les précautions habituelles pour choisir votre voyage organisé, il convient donc d’ajouter 2 nouvelles recommandations supplémentaires.

1ère recommandation: avant de vous engager, vérifiez qui organisera réellement votre voyage.

Le Camping Devillage proposé par l’Union Belge aux supporters belges pour la coupe du monde de football 2014 allait être un paradis mais les conditions de vie exécrables dans le camping ne correspondaient pas à la vidéo de présentation. L’Union belge a sous-traité le dossier et a reconnu que son partenaire n’avait pas respecté ses engagements.

Comme cet exemple malheureux, la sous-traitance commence à s’installer dans le secteur des voyages organisés, type de voyage qui intéresse plus les seniors.

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Les voyages en autocar attirent la population des seniors. 

Un organisateur de voyage recourt évidemment à des hôteliers, des transporteurs… en sous-traitance. Mais jusqu’à ces dernières années, il était rare que la totalité d’un voyage organisé soit sous-traitée.

Actuellement si vous souscrivez  avec un organisateur X, Y, Z, à des prix très variables, dans des pays différents, il peut arriver qu’une autre organisation que vous n’avez pas choisie assume et pilote la totalité de votre voyage.

Le voyageur ne découvre parfois qu’à l’aéroport d’arrivée, qu’il est ainsi pris en charge par une organisation inconnue qui organise une sous-traitance à grande échelle et ce depuis un autre pays que le pays de destination! Le voyageur dérouté se trouve totalement démuni surtout s’il est en famille. Se plaindre à l’agence  de voyages qui a délivré le bon de commande amène à des relais en cascade entre les intervenants sans effet immédiat comme ce fut le cas pour les supporters belges au Brésil…

A force de recourir à la sous-traitance, se produisent aussi inévitablement certaines dérives, une dilution des responsabilités et une baisse de qualité des services pour les touristes, chaque intermédiaire se rémunérant au passage.

Une loi de 1994 régit le contrat de voyages organisés.  L’article 10 de cette loi stipule que le contrat  doit mentionner au moins le nom et l’adresse de l’organisateur et/ou de l’intermédiaire de voyages.

Par conséquent, si le voyage est organisé par quelqu’un d’autre que l’agent, le nom de cet organisateur devrait être repris sur le bon de commande remis au client. Cependant en Belgique, aucune sanction n’existe pour l’omission de cette information.

Que les choses soient claires, dans le cadre d’un voyage organisé ou d’un voyage « à forfait », tout client est protégé: l’organisateur de voyages est responsable du bon déroulement de votre voyage, même en cas de manquements de ses sous-traitants ou représentants.

Si vous avez économisé pour partir tranquillement avec votre famille, il vaut mieux éviter les désagréments en s’assurant que rien ne gâchera vos vacances et donc vérifier qui organisera réellement votre voyage et le faire préciser sur le bon de commande.

(à suivre)

La générativité est-elle encore possible?

Générativité ?  Ce mot n’est pas vraiment dans notre vocabulaire quotidien.

Pourtant il exprime le mécanisme qui consiste pour chacun de nous à transmettre généreusement nos connaissances, notre savoir, nos expériences pour guider les générations suivantes et ainsi laisser une trace dans l’avenir.

Erik Erikson (1902-1980), adepte de Freud, a déterminé huit stades du développement de la vie d’un individu  au plan psychosocial. Chacun de ses stades comprend un défi que l’homme devra maîtriser pour que le stade suivant de sa vie se déroule plus ou moins harmonieusement. La générativité est le défi du 7ème stade… Durant l’âge adulte médian (entre 30-65 ans), la principale tâche de l’individu pour son développement est d’apporter sa contribution à la société et d’aider la génération future. S’il n’y parvient pas, il naît chez lui un sentiment de stagnation et d’insatisfaction.

Or de plus en plus, des adultes vieillissants se trouvent face à l’impossibilité de transmettre leur sagesse, leur savoir à leur famille, enfants ou petits-enfants: cette aide est purement refusée par les bénéficiaires.

Pieds, fleuris

Art numérique:  » Pieds fleuris »,  Nelly

Plusieurs facteurs jouent contre la transmission.

  • les formes de précarité de la société actuelle (mobilité professionnelle, économique, des liens relationnels et familiaux), l’évolution technologique rendent obsolète certains savoirs ancestraux et modifient le champ des valeurs.
  • la structure démographique, avec un  grand nombre de personnes septuagénaires, entraîne la désanctuarisation de la vieillesse qui était auparavant synonyme de sagesse.
  • la modification des cellules familiales avec des familles recomposées et leur multiplicité de grands-parents qui se neutralisent, dérégulent aussi  les voies habituelles de transmission.

Dans son  dernier livre, Marie Dessaint insiste bien sur le fait que si la générativité est le fait de transmettre, c’est aussi  le fait de pouvoir accepter de lâcher prise: « La générativité, c’est accepter que l’autre, les autres n’aient pas besoin ni envie de recevoir ce que nous voulons leur donner ou leur transmettre » (page 156*).

Toute générativité devient-elle dès lors impossible?  Non.

  1. L’absence d’enfants ou d’enfants «réceptifs» n’est pas un obstacle irrémédiable car le champ de la générativité dépasse le cadre familial. Notre expérience  peut se transmettre pour soutenir de jeunes collègues, une équipe sportive, une association humanitaire…par exemple. Devenir mentor d’un jeune artisan ou tuteur d’apprentissage sont des pistes parmi d’autres.
  2. L’accent a été mis ici sur le premier pôle de la générativité, c’est-dire la  production qui est la transmission directe de « savoirs » mais la générativité  comporte deux axes. Le second est la créativité. A l’âge adulte médian, nous avons aussi la possibilité de symboliser nos valeurs, d’extérioriser nos idées, de manifester notre culture, de montrer notre patrimoine, de publier, de refléter des usages ou de nous épancher sur nos traditions culturelles en développant notre propre cheminement artistique.

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Les voies d’expression (peinture, musique, chant, danse, architecture, art des jardins, art floral, écriture, photographie, cinéma dentelle, sculpture, ébénisterie, art numérique …) sont multiples et s’enrichissent  toujours de nouvelles formes dexpression artistique. En composant une œuvre, nous avons le plaisir de créer et nous nous épanouissons.

Parce que l’art et l’expression artistique suscitent l’étonnement, créent une  palette de valeurs, c’est une autre courroie de transmission qui s’ouvre. Un message, votre expression  se partagent, génèrent des envies chez d’autres personnes réceptives.

* « Relire sa Vie. 21 récits pour vous guider »  Marie-Paule Dessaint, Pages 156-157