« Série grise » de Claire Huynen.

 jumelles, banc

 …lui laisser les jumelles

Après avoir méticuleusement réglé tous ses soucis matériels, un septuagénaire décide d’être vieux et espère que mort s’en suivra. Il rejoint  une « maison de repos pour adultes valides » Mathusalem et y devient observateur acariâtre de sa sénescence et de la maison de retraite.
Cet intellectuel cynique  pense en effet que la vieillesse peut se regarder comme un sujet d’étude.
A Mathusalem, il rencontrer un autre  pensionnaire rebelle, Baptiste Lepisme, qui va le guider dans son exploration du domaine de la maison de repos, lui montrer l’envers des rouages et les travers des occupants.

Le narrateur et Baptiste lient certes des liens de compagnonnage mais pas une amitié véritable: ils vivent ensemble ces instants  d’observation des maniaqueries des autres, de transgression et de jubilation. Petit à petit, l’un et l’autre se désolidarisent des autres pensionnaires et tentent des expéditions peu innocentes.

Mais même à son semblant d’ami, Baptiste n’a pas dit la vérité, trop fier…
Le narrateur comprend que la vieillesse le concerne bel et bien.

L’auteur

Née en 1970 à Liège, Claire Huynen vit à Paris. Elle a publié « Marie et le vin » (1998) et « Une rencontre » en 2000. « Série grise » est son troisième roman paru en 2011.

 

home,senior,jumelle,déménagementSur la vieillesse… et les maisons de retraite

Il semble que Claire Huynen rêvait d’être une vieille dame indigne. Elle a déjà réussi à habiller avec humour un vieil homme indigne.

Ce qui me frappe surtout, c’est la lucidité de l’analyse.

En détaillant le quotidien d’une maison de retraite, l’auteur met en évidence des aspects majeurs, très dérangeants pour beaucoup de pensionnaires.

 

  •  Même si le cadre décrit est charmant style Clinique de la Forêt Noire, une maison de retraite oblige à mener une vie communautaire avec des partenaires non choisis. Il est difficile de nouer une amitié. Quand c’est possible, certains hésitent même à s’engager dans cette voie tant la déception est rude en cas de décès. Une vie de groupe avec des personnalités très différentes entraîne beaucoup d’écueils comme le décrit « Série Grise ». En maison de retraite, on est toujours observé par quelqu’un. Que l’on soit résident, membre du personnel ou visiteur. La vie des autres devient vite un sujet d’analyse, de conversation, une pâture, sans que soient mesurées parfois les conséquences dramatiques pour la personne visée si aucune sourdine ou régulation n’est mise en place par la direction. Difficile défi pour le résident invité à socialiser, à participer à la vie de groupe que de tenter de conserver en même temps son territoire, un projet personnel ou sa sexualité.

Témoignages recueillis personnellement auprès de résidents bruxellois:

« Formons-nous une communauté ? Non ! » Madame P. 

« Les relations sont un peu factices dans un home…il y a la sélection naturelle: beaucoup sont déjà éliminés et vous ne retrouvez pas nécessairement des personnes compatibles ou qui ont les mêmes centres d’intérêt » Monsieur C.

  • Le narrateur se définit non pas comme un résident mais comme un client qui s’assure une main d’œuvre. C’est un état d’esprit très fréquent actuellement chez des pensionnaires notamment dans les résidences luxueuses qui elles-mêmes commercialisent les rapports de dépendance. Cela génère en retour des comportements despotiques difficilement supportables par le personnel.

Témoignages de résidents bruxellois :

 « Ici, je ne suis pas une résidente mais une cliente » Madame M.

« J’ai commencé à travailler jeune et je paie assez ici: on peut bien me servir maintenant » Monsieur D.

  • Le narrateur choisit, de son plein gré, de quitter Mathusalem. Des pensionnaires encore valides quittent leur maison de repos et déménagent ailleurs pour d’autres structures: c’est là aussi une nouvelle donne des maisons de  retraite. Les seniors, s’ils en ont la possibilité, comparent les offres commerciales des diverses formules.  C’était d’ailleurs la démarche effectuée par Christie Ravenne pour sortir de son Gagatorium. 

Le vocabulaire de « Série Grise » est très recherché, parfois affecté.

On devine que Claire Huynen a la fibre lexicologique et une délectation à trouver le  « mot juste », même s’il est  rare, peu usité ou précieux.

Une phrase

« Il n’y avait guère plus qu’avec moi-même que je pouvais m’entendre ».

« Série grise ». Claire Huynen, Format : Format Kindle, Editeur : Le Cherche Midi (22 mars 2012)

« Aujourd’hui, maman est morte ». Charles Berling.

Charles Berling raconte la vie de sa mère, Nadia, professeur d’anglais épouse de Christian, ancien officier militaire médecin. Nadia intima à leurs six enfants d’être gais en toutes circonstances mais les corrigeait fréquemment. Dans un manuscrit « Le Négatif » qu’elle a écrit et offert  quinze ans auparavant à chacun de ses six enfants, Nadia évoque son enfance marocaine. Née d’un père garagiste irascible et infidèle et d’une mère opprimée et en révolte, Nadia, enfant unique, a révélé à ses enfants quelques secrets de cette période déchirante pour elle au Maroc, à Meknès. Une scène douloureuse lors du Festival d’Avignon montre qu’à la fin de sa vie, la folie gagne Nadia: celle-ci, en colère, est venue haranguer publiquement son fils, acteur.

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 «  Nous volons toujours au-dessus de la méditerranée » page 164

L’auteur

Né en France en 1958, Charles Berling est acteur, metteur en scène, réalisateur, scénariste, producteur et chanteur. Avec Sophie Blandinières, il publie chez Flammarion en 2011 « Aujourd’hui, maman est morte » qui a obtenu le prix Jean-Jacques-Rousseau en 2012.

Commentaire

Aujourd’hui maman est morte est une des phrases les plus célèbres de la littérature française,  la première phrase du roman l’Etranger  écrit par Albert Camus en 1942.

livre Berling b.jpgDifficile de revenir sur le passé. C’est la vision d’un des enfants du couple, Charles Berling, qui n’a  jamais accepté l’image de sa mère, de  cette femme en morceaux. A son décès, il tente de reconstituer les pièces du puzzle de son histoire. Avec son regard d’acteur très présent, il compose ce récit où il fait revivre sa mère. Le prisme des pensées de Charles Berling donne l’orientation au contenu du livre: « sa mère a  eu un destin contrarié car elle voulait privilégier l’ascension sociale».

« Un enfant n’a jamais les parents dont il rêve… » dit Boris Cyrulnik. Le lecteur sent dans le style, un poignant détachement et les distances qui se sont installés dans cette grande famille. Il y a un sentiment d’inachevé, de rendez-vous manqué. La question qu’on se pose est: qui a refusé le dialogue? La porte de la communication avec ses enfants semble avoir été entrouverte plusieurs fois par Nadia qui leur avait transmis le livre de ses soixante ans « Le négatif » (page 61). Son fils, Charles Berling a mis un certain temps à le lire et lui avait conseillé de le retravailler… Au théâtre, l’irruption bruyante de sa mère dans son spectacle était sans doute un autre appel.

C’est le même phénomène qui se passe dans nos familles: nous ratons trop d’occasions de dialoguer, de renouer avec le fil des générations qui nous ont précédés. Nous sommes en décalage et n’accomplissons pas tous en même temps la recherche de ce tissu familial. Est-il possible parfois d’ajuster un peu nos pas avec ceux de nos parents ?

Les pages qui relatent le climat des disputes du vieux couple de Nadia et de son mari et la réaction de leurs enfants sont un excellent témoignage d’une réalité  bien souvent cachée aux tiers.

Les conflits sont devenues si âpres que les enfants sont amenés à prendre position protéger leur père en difficulté: « nous allons lui annoncer que nous n’allons pas lui laisser le loisir de mettre à mort son mari… » page 151. La fratrie se réunit et se déplace. Ces enfants adultes ne sont plus à leur place car ils tentent de réguler le conflit d’un couple. C’est dramatique. Les enfants vivent une double contrainte: sauver leur père en blessant l’amour-propre de leur mère ou ne rien faire avec le risque que leur père soit anéanti. En agissant, ils amenuisent par ce fait toute chance réelle de communication avec chacun des parents : « elle est désemparée; elle fond en larmes… ». « …il ne dit rien » page 152.

Ce qui compte pour les enfants qui traversent comme des éponges l’histoire de leurs parents, c’est qu’à la fin de vie une balance s’établisse entre le négatif et le positif et que le positif l’emporte! Ou le pardon. Nadia leur avait donné « Le négatif » et n’a pas su inverser la courbe positivement.

Une phrase

« Ils sont épuisés. Elle a l’air tendu d’un animal aux abois. Lui est assis à ses côtés sans faire de bruit, de son petit air gentil ; il s’absente comme il peut »

Aujourd’hui, maman est morte. Charles Berling,  Collection J’ai Lu. Page 150.

« Les grands-mères » Doris Lessing.

Theresa, serveuse d’un restaurant au bord de mer, observent deux habituées, les jolies grand-mères Roz et Lil  qui lézardent au soleil à la terrasse de l’établissement. Elles sont accompagnées de leurs fils, Tom et Ian, et de leurs petites-filles Shirley et Alice.

Mais où  donc sont les mères de ces petites filles, Mary et Hannah ?

Mary, épouse de Ian, surgit en colère  sur la terrasse et déboule avec un paquet de lettres. Tous les non-dits apparaissent alors.

Doris Lessing signe avec « Les grand-mères » un roman sulfureux sur la dissimulation et la douleur des tiers jouets d’une manipulation.

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 « Des larmes ruisselaient sous ses lunettes noires » Page 83

L’auteur

Écrivain britannique (née en 1919) Doris May Lessing, lauréate du prix Nobel 2007 de littérature, est décédée en 2013, à l’âge de 94 ans.

Ce fut une femme de lettres engagée: l’Afrique, le colonialisme et la cause féministe sont les trois grands thèmes de son œuvre: Les Enfants de la violence, Canopus dans Argo, Nouvelles africaines… C’est avec Le Carnet d’or que l’écrivain devient malgré elle une porte-parole du féminisme.

En 2003, l’octogénaire publie ce court roman (94 pages) « Les grands-mères ». L’intrigue est particulièrement incorrecte. L’histoire choque tout le monde sauf son auteur. «Une aventure qui n’est pas autobiographique, cette fois, mais je le regrette…», avait déclaré Doris Lessing lors de la publication de ce livre.                                                    

 Les grand-mères…

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Est-ce que Doris Lessing fait ici un portrait de grands-mères «  nouvelle génération » avant l’heure? Non, rien de cela.

Est-ce que c’est un portrait de «cougars»? Non, les femmes décrites ont la quarantaine mais ne sont pas des chasseresses repérant de jeunes proies masculines.

Doris Lessing dépeint certes des femmes libres, mais aussi des êtres égoïstes et amoraux. Depuis toujours, Roz et Lil ont eu une vie très facile et sont restées inséparables au point que leurs mariages en ont pâti et qu’elles ont écarté tous les enquiquineurs. Leurs maris ont été blessés par leur mode de vie. Et leurs enfants de même.

Tout est déséquilibre dans ce roman à la limite de l’amoralité, dans un schéma dramatique de transfert du complexe d’œdipe et de quasi inceste. Bien plus que  ces faits scabreux, Liz et Roz dérangent par leur absence totale de réflexion et d’empathie. Si un petit sursaut  non pas de morale mais de convenance morale tend à se profiler, elles le balaient par intérêt : « C’est une bonne chose, tu ne vois pas ? » page 59.

Doris Lessing ne donne aucune explication à cette déliquescence et laisse le lecteur  dans le flou: c’était sans doute bien l’effet escompté par l’écrivaine. Le titre du roman masque et dissimule totalement le sujet du roman.

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Sur base de ce roman, Anne Fontaine a réalisé en 2013  le film Perfect Mothers, film franco-australien avec Naomi Wats et Robin Wright.

« Amazones » Raphaëlle Riol

Lors d’une visite à sa grand-mère dans une maison de retraite à Caen, Alice quitte le Repos- Fleuri » accompagnée d’une autre pensionnaire qui l’interpelle: « Je m’appelle Alphonsine. Sortez-moi de là ».

Alice, la trentaine, travaille dans l’événementiel et Alphonsine a 89 ans mais elles se découvrent de nombreux points communs: elles ont un souvenir déplorable de leur vie de couple, sont satisfaites que leur compagnon soit décédé et détestent la campagne.

Marquées par leur histoire personnelle et assoiffées d’indépendance, elles transgressent les contraintes sociales comme des guerrières ou des amazones. Mais quelles alternatives ont-elles réellement ?

En quête d’un autre destin, elles rejoignent la plage pour crier …

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 «Au loin, la mer se dérobe toujours plus et déteint doucement.    

… Bleu-gris, gris-bleu, gris foncé ». page 200

L’auteur

Née à Clermont-Ferrand en 1980, Raphaëlle Riol est professeur de lettres en région parisienne. Elle a publié en 2011 un premier roman « Comme elle vient ».

 

Commentaire

La fine analyse psychologique d’un duo inattendu et l’évolution de la place des femmes dans la cellule familiale et la société forment la trame et la cohérence de ce roman. Le ton ironique de ce livre très intéressant m’a beaucoup plu.

Malgré les obligations familiales, nous sommes parfois tous, comme Alice ou Alphonsine, des électrons libres. Simplement, certains le sont à temps complet et d’autres à temps partiel !

 

Le sens de la formule de l’écrivaine («Extinction de voix ou voie d’extinction ?» page 11) égaie les pages du livre qui aborde un sujet grave. Ces malices stylistiques s’accordent à l’état d’esprit des deux rebelles, qui n’ont plus rien à perdre dans une société cruelle.

« Vous savez Alice, de nos jours, ne pas être hors la loi, c’est perdre la tête… Que ce soit au travail, chez soi, ou en maison de vieux ». page 189.

Deux femmes, deux destins vont se mêler. Derrière les apparences simples de chacune, est enfoui leur monde intérieur complexe.

Petit à petit, l’écrivaine fouille leur psychologie, déterre et dévoile au lecteur complice leur vérité singulière, celle qui a « perforé » leur corps et « vrillé » leur esprit. Pour l’une et l’autre, cette vérité n’est pas connue ou admise par les proches ou enfants : ceux-ci n’ont pas envie de savoir et restent prisonniers de leur état d’esprit. L’«épais tissu d’évidences fragiles » page 200 est difficile à déchirer. Même à sa comparse Alice, Alphonsine n’a plus envie d’expliquer l’incroyable injustice de son sort. 

Une pensionnaire de home dans une situation similaire me disait récemment: «Oui, je pourrais expliquer ce qui s’est passé; mais il arrive, qu’après avoir trop souffert, le coeur se clôt, les mâchoires se serrent, la voix  diminue…».

Plus de cinquante ans séparent Alice et Alphonsine. Elles sont pourtant confrontées  toutes deux à l’éternelle domination masculine. La difficile question de la place de la femme, toujours d’actualité, est bien cernée notamment dans le cadre professionnel.

Une phrase

 « Parce que le comble de l’impardonnable, Alice, croyez-moi, c’est la résignation». page 126

 

Amazones, Raphaëlle Riol, coll. La brune. Editions du Rouergue 2013, 208 pages.

«Tango tranquille» Verena Hanf

Violette, une femme, bourgeoise d’une soixantaine d’années, habite Bruxelles. Sans souci financier mais blessée moralement, elle tient à son indépendance et a choisi  de vivre dans le calme. Plus exactement, elle adopte un « silence social » rompant le cordon ombilical du téléphone, zappant les réunions familiales, n’entretenant  aucun contact avec les voisins et minimisant les contacts avec les commerçants. Dans ses journées structurées et ponctuées d’un peu de porto, elle ne parle plus qu’avec elle-même.

Par hasard elle croise Enrique, jeune Bolivien, pauvre et sans papiers, instituteur mais contraint à des travaux de jardinage pour survivre. Violette va se déclarer sa marraine et lui apporter son aide. Le besoin de soutien devient réciproque quand Violette recueille chez elle, Jean, son ancien compagnon atteint d’un cancer des poumons. Les deux «petits vieux» deviennent un peu la famille d’Enrique.

 Parc Royal, Folon

Parc Royal, le Messager de Folon

« Les matinées en semaine, le parc est vide, il y a quelques sportifs, quelques chiens, pas un chat ».  Tango tranquille, page 62

L’auteur

Née en Allemagne en 1971, Verena Hanf effectue des études de sociologie, de politique et de journalisme en Belgique, en Angleterre et en Allemagne. Rédactrice dans une association, elle partage son temps entre l’Allemagne et Bruxelles où elle a écrit, en français, ce premier roman « Tango tranquille » en 2013.

Commentaire

tango.jpgCe roman dresse plus le portrait de Violette que celui d’Enrique. Violette a choisi, à un moment donné, de vivre dans sa  coquille. Certes, l’isolement de Violette et d’Enrique  se  fissure, se brise, mais ce serait trop de dire que Violette et Enrique s’apprivoisent. Dans leur rapprochement, l’image de la grand-mère de Enrique, qui se superpose à Violette, et le rôle de Jean sont plus déterminants.

Le long isolement de Violette a laissé son empreinte et ne lui permet plus d’interagir facilement: « J’ai dû parler à voix haute. Fâcheuse habitude prise pendant mon silence social ». page 164

J’ai apprécié cette description d’un silence social qui alimente ce portrait très réaliste d’une femme vieillissante. Car oui, autour de moi, je rencontre et connais de telles personnes qui ne veulent plus prendre le risque du contact social de peur de souffrir, qui se lèvent tôt pour faire leurs courses par crainte de rencontrer quelqu’un sur leur chemin, qui remballent fermement tout interlocuteur qui leur prête attention, qui ne décrochent pas le téléphone, qui refusent toute invitation. Le silence social est une position de retrait mais aussi une forme de liberté.

C’est la première fois que je vois ce thème de la solitude cachée, du repli choisi, analysé avec une telle lucidité et limpidité.

Une phrase

« Temps de musique, temps de porto, temps de repos. Je m’installe dans mon fauteuil vert et je ferme les yeux. Faudrait juste pouvoir mettre hors fonction la production de pensées »

Page 104. « Tango tranquille ». Verena Hanf. Editions Le Castor Astral. Collection Escale des lettres.

« Les souvenirs » David Foenkinos.

A l’occasion du décès de son grand-père, le narrateur prend conscience de tout ce qu’il n’a pu lui dire.

Le deuil de son mari perturbe la robuste grand-mère, victime aussi  d’une chute qui va la déstabiliser.   

Le narrateur, écrivain débutant, envisage de se rapprocher d’elle et de la voir plus souvent. Il parvient à égayer un peu sa solitude dans la maison de retraite qu’elle vient de rejoindre. La grand-mère quasi nonagénaire  finit par découvrir que son appartement a été vendu par ses enfants. Elle fait une fugue. Son petit-fils la retrouve rapidement en Normandie, ce qu’il lui permet de rencontrer Louise, une institutrice qui va devenir sa femme et  finira par le quitter.

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Vache dubitative à la Mer du Nord . (Emile Métier)

« Il y avait un tableau avec une vache », page 48

Tous les membres de la famille, grands-parents, parents, petits-enfants sont décrits chacun dans les turbulences de leurs vies personnelles instables. Le cap vieillesse de leur maman et grand-mère est difficile à appréhender pour tous.

L’écrivain décrit la fragilité de ces instants de bonheur et la nécessité de les vivre avec ceux qu’on aime avant qu’il soit trop tard…

L’auteur

Né à Paris en 1974, David Foenkinos a étudié les lettres à la Sorbonne et se forme au jazz et à la guitare. Il est l’auteur de nombreux romans : Le potentiel érotique de ma femme, Nos séparations, La délicatesse. Pleines de légèreté et de jubilation douce, ses œuvres sont traduites dans plus de trente langues et ont obtenu de nombreux prix.

En 2011 est paru le livre «Les souvenirs». Adapté du roman, la sortie du film « Les Souvenirs » réalisé par Jean- Paul Rouve, avec Annie Cordy a été annoncée pour 2014.

 

Les souvenirs.jpgSur la vieillesse…

L’auteur offre ici une réflexion à propos de la vieillesse d’un aîné qui s’enchâsse souvent très mal dans la turbulence des autres vies des autres membres de la famille. Il y a, à la fois, une difficulté de comprendre ses parents ou ses enfants, des rapports de plus en plus crispés entre plusieurs générations, l’amour conjugal et ses déceptions, le désir de créer et de vivre sa propre vie alors qu’une autre décline.

David Foenkinos insiste sur la nécessité de vivre des moments de bonheur partagés avec ceux qu’on aime car plus tard ces petits moments de bonheur et de douceur vécus seront «Les souvenirs» et c’est bien souvent ces moments qui nous resteront.

Tout cela est exprimé dans un style limpide, sans larmoiement, avec une grande délicatesse et une pointe d’humour.

Une phrase.

« Après l’enterrement, ceux de ses amis qui avaient fait le déplacement m’ont raconté de nombreuses anecdotes, et j’ai compris  qu’on ne connaît jamais vraiment la vie d’un homme».

Page 12 «Les souvenirs». David Foenkinos. Editions Gallimard.

« Les vieilles » Pascale Gautier.

Dans ce  roman, Pascale Gautier Pascale dresse une galerie de portraits et décrit les passe-temps de quelques vieilles veuves, plutôt fortunées, dérangées et dérangeantes, autonomes, surmontant ou masquant quelques déficiences.

Toutes habitent le Trou, village-mouroir où la moyenne d’âge frise les 80 ans et où il fait beau toute l’année. On y voit la bigote, l’acariâtre, mais aussi celle qui parle en secret avec son mari mort, celle qui veut retrouver sa jeunesse ou d’autres mécontentes de leurs enfants. Ces femmes se préparent dans le désarroi à l’arrivée d’un astéroïde et à l’imminente fin du monde. Le Trou cède alors à la panique et les suicides se succèdent. Les histoires d’amour ou de famille tournent mal. Le curé, le père Catelan, lui- même ne croit plus à rien et fuit au volant d’un 4 x 4.

Seul le crématorium tourne à plein régime et le village des vieilles vire au village des morts.

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« Flou, le monde s’embellit. Une voiture la dépasse en klaxonnant » page 53

L’auteur

Pascale Gautier est directrice littéraire et auteur de plusieurs romans notamment  Mercredi (Phébus), Vertige (quai Voltaire), Trois grains de beauté, 2004 (Grand Prix de la SGDL). Les vieilles est paru aux éditions Joëlle Losfeld en 2010 et a reçu la mention spéciale du prix Renaudot Poche 2012.

Commentaire

livre.jpgDans ce roman « Les vieilles », les courts chapitres et descriptions se succèdent.  Je pensais qu’une intrigue allait démarrer ou les portraits s’affiner. Beaucoup de situations différentes, parfois drôles sont esquissées mais les vieilles s’ennuient et leur désenchantement finit par contaminer le lecteur.

Si notre avenir de seniors devait s’envisager dans un tel cadre villageois désabusé ou sinistre, ce serait tout simplement abominable. Certes au fil des ans,  les aînés confrontés à leurs nouvelles fragilités éprouvent plus de difficultés à gérer la vie quotidienne. Beaucoup de seniors parviennent, dans la réalité, à s’adapter et continuent à valoriser positivement leur parcours de vie. Les arbres les plus vieux n’ont-ils pas les fruits les plus doux, comme le dit le proverbe?

Une phrase

 « Les vieilles sont pleines de mystère. Elles portent en elles leur vie qui leur échappe ».

 « Les vieilles », Pascale Gautier (Editions Folio 215 pages) Page 195.

« Ce parfait ciel bleu » Xavier de Moulins.

Après l’horrible suicide de son mari, Mouna 88 ans se réfugie à la Résidence des Lilas. Antoine, son petit- fils divorcé, lui  rend visite. Un lien se recrée entre eux. Mouna rêve de revoir la mer  et Antoine l’accompagne, le temps d’une  fugue sous le ciel bleu de la côte normande. Mouna ne parle jamais d’elle. Antoine est empêtré dans son passé et sa vie sentimentale tourmentée. Elle a peur de mourir et il a peur de vivre. Ils  se découvrent et partagent quelques moments de joie profonde.  

Puis, Antoine ramène sa grand-mère à la résidence. Sa dernière nuit à la mer, Mouna s’est endormie dans l’ivresse des bulles de bonheur. Dix jours plus tard…

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…sous ce parfait ciel bleu seulement mangé en son centre par un

épais nuage de coton maculé… page 183.   Deauville

L’auteur 

Xavier de Moulins, journaliste et écrivain français, est né 1971. Après une maîtrise de Lettres à la Sorbonne puis un DESS de télécommunication, le journaliste travaille pour divers médias et débute en 1999 à la télévision. Il publie en 2011 le livre « Un coup à prendre » et « Ce parfait ciel bleu » en 2012.

Sur la vieillesse…

Ce livre analyse finement non pas la vieillesse mais la personne qui vieillit, qui s’inscrit dans la même ligne du temps que nous. « La vieillesse est un trompe-l’œil » (Page 128). Pourquoi sommes-nous enclins à classer, momifier les personnes âgées comme si leur vie avait été « une trajectoire lisse et ordonnée » dont nous pensons tout savoir ?

Photos2013.jpgLe petit-fils Antoine, pris dans les difficultés de sa propre famille recomposée, redécouvre sa grand-mère. Il a l’impression d’avoir ouvert un accès qui lui faisait défaut, « celui de l’héritage et de la transmission »(p 127).

La famille n’est plus un cocon solide où on partage les aléas de vie des uns et des autres. La famille est devenue un noyau sans cesse agité qui se construit, se déconstruit et où sans doute un aîné ne s’y retrouve plus. C’était le choix de Mouna de s’éloigner dans cette résidence mais « sa proposition a tout de suite fait mouche » (Page 41).

Le livre sonne avec justesse en décrivant la réalité des vécus « intergénérationnels » actuels, ici le désarroi d’Antoine et la vie de Mouna, qui ne lui convient plus.

Si nous relisons le livre avec cette fois toutes les cartes en main, nous  voyons que chaque pan de cette histoire s’explique et a une profondeur tragique et amère comme le sera le choix de Mouna.

Ce livre nous force à penser à la clef secrète derrière les apparences d’une existence, au moteur invisible des émotions, à cette vie intérieure que nos proches nous taisent souvent et que nous-mêmes ne partageons pas aisément.

Avec cette prise de conscience, nous sommes amenés «à regarder en face nos limites» et notre relative impuissance à changer les choses.

Une phrase:

 « C’est le moment où Mouna me chuchote dans le creux de l’oreille :

 –        Fais toujours de ton mieux et ne regrette rien « 

 Page 203. Ce parfait ciel bleu. Xavier de Moulins. Editions Au diable vauvert.

«La tête en friche» Marie-Sabine Roger.

Deux solitudes, celle d’une toute petite vieille dame de quatre-vingt-six ans, Margueritte, fragile, docteur en sciences, et celle de Germain quarante-cinq ans,  jardinier, quasi illettré et narrateur du roman vont se rencontrer sur un banc public dans un parc.

Tout les différencie sauf leur besoin d’avoir quelqu’un à qui penser avec plaisir. L’une offre son savoir et l’autre sa disponibilité; leurs horizons se parent de couleurs qu’ils ne connaissaient pas.

Auprès de Margueritte, Germain découvre le monde des livres et le sens des mots.

Margueritte aime faire la lecture à voix haute, que ce soit « La peste » de Camus ou « le Vieux qui lisait des romans d’amour » de Sepulveda. Germain écoute, retient : sa tête en friche se transforme en jardin potager. Il va se prendre d’affection pour cette dame. Encouragé par Annette, sa copine, le narrateur réapprend à lire.

Dans la famille que Germain se construit, il y a une place pour Margueritte.

«Comment faire imaginer, par exemple, une ville sans pigeons, sans arbres et sans jardins, où l’on ne rencontre ni battements d’ailes ni froissements de feuilles, un lieu neutre pour tout dire ?». La peste. Albert Camus.

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Molsheim.

L’auteur.

Après avoir été institutrice maternelle pendant une dizaine d’années, Marie-Sabine Roger  se consacre entièrement au métier d’écrivain à Nîmes.  Elle écrit pour les publics divers. Parmi les albums pour la jeunesse, citons «Les Sages Apalants» ou «Le vieil ogre», parmi les ouvrages pour adolescents, «Attention fragile» et pour le public adulte, divers romans comme «Le ciel est immense» ou un recueil de nouvelles «Les encombrants».

 

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Sur la vie tout simplement.

livre2.jpg1. L’auteur transmet une vision optimiste et encourageante de la vie :

– les personnes âgées sont décrites avec nuances et apparaissent comme des mines d’or d’informations et de sentiments.

– chaque personne a quelque chose à apporter, ce qui fait d’elle une personne unique comme le démontre cette confrontation affectueuse entre deux personnes de générations différentes et sans lien préexistant. 

2. Sans juger et avec doigté, l’auteur aborde aussi les sujets graves, comme le rejet d’un enfant ou d’un aïeul, les moqueries scolaires, les fossés culturels qui génèrent l’incompréhension, le rejet.

3. La Tête en friche*est un livre tout en sensibilité même si Germain apparaît au départ comme une brute inculte. Petit à petit comme pour une culture potagère, il éclaircit son propre jardin humain et cultive les graines de culture que lui donne Marguerite.

 Une phrase…

« Et, petit à petit, je me suis attaché à elle par surprise. L’affection, ça grandit sous cape, ça prend racine malgré soi et puis ça envahit pire que du chiendent« .

Page 181 «La tête en friche» Marie-Sabine Roger (Edition J’ai Lu) 

 * Ce roman a été adapté dans un film français de Jean Becker sorti en 2010. Gérard Depardieu jouait le rôle de Germain tandis que Gisèle Casadesus incarnait Margueritte.

«Les vacances d’un serial killer». Nadine Monfils

Comme chaque été, Alfonse Destrooper part en vacances à la mer du Nord avec sa femme Josette et leurs ados, Steven et Lourdes. Quant à la belle-mère d’Alfonse, mémé Cornemuse, elle les accompagne dans sa vieille caravane.

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Dès les premières pages, on comprend que mémé Cornemuse est une vieille dame indigne même si elle est fan d’Annie Cordy. Elle a rangé son pistolet dans son cabas et oublié toute morale au point que sa fille pense qu’elle déraille.

Les vacances vont être un enfer pour cette famille belge prolétaire. La magnifique pension attendue est minable. Les vacances des Destrooper avec mémé Cornemuse sont une suite de désastres et d’atrocités.

Après leur séjour à Blankenberge, rien ne sera plus comme avant pour la famille.

L’auteur

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Écrivaine, réalisatrice et productrice, Nadine Monfils est née en 1953. Belge, elle vit à Montmartre. Elle est l’auteur d’une quarantaine de romans et de pièces de théâtre, dont des polars et des thrillers chez Belfond.

Elle a créé le personnage du commissaire Léon, le flic qui tricote.

«Les vacances d’un serial killer» paru chez Belfond publié en 2011 est un gros succès de librairie. Les aventures de mémé Cornemuse se prolongent en 2012 dans La Petite Fêlée aux allumettes  puis en 2013, dans le polar La Vieille qui voulait tuer le bon dieu.

Ses ouvrages sont régulièrement cités dans les bonnes ventes de livres car Nadine Monfils a su créer un univers personnel, atypique et qui a ses fans.

Un avis ?

Dans ce polar noir déjanté, Nadine Monfils raconte l’histoire d’une mamie-cougar avec un humour cru et un langage très vert, parsemé d’expressions wallonnes et bruxelloises. «C’est mon petit côté Frédéric Dard» constate-t-elle.

Le politiquement correct et la vraisemblance n’ont aucune importance: Nadine Monfils ne cherche pas à faire l’unanimité des lecteurs. Les adeptes de  belle littérature préféreront sans doute s’oxygéner le cerveau directement à Blankenberge sans passer par la case lecture.

Dans ce créneau où l’argot est maître, l’écrivaine a trouvé un public soit plus jeune, soit amateur d’extravagances, soit moins familier d’ouvrages ciselés. Mais ses lecteurs veulent un divertissement.

Le portrait de mémé Cornemuse brise tous les tabous relatifs à l’image de seniors sages, respectueux, dociles. Présente sur Youtube, mémé Cornemuse a aussi sa page facebook, où un internaute indique «On ne regarde plus les « personnes de votre âge  » sous le même oeil…».

Une phrase :

« Qu’on peut être nul pour plein de choses dans la vie, mais que quand on fait ce qu’on aime, on peut aussi crever le plafond !».

Page 250. Les vacances d’un serial killer. Nadine Monfils. Pocket.