« Série grise » de Claire Huynen.

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 …lui laisser les jumelles

Après avoir méticuleusement réglé tous ses soucis matériels, un septuagénaire décide d’être vieux et espère que mort s’en suivra. Il rejoint  une « maison de repos pour adultes valides » Mathusalem et y devient observateur acariâtre de sa sénescence et de la maison de retraite.
Cet intellectuel cynique  pense en effet que la vieillesse peut se regarder comme un sujet d’étude.
A Mathusalem, il rencontrer un autre  pensionnaire rebelle, Baptiste Lepisme, qui va le guider dans son exploration du domaine de la maison de repos, lui montrer l’envers des rouages et les travers des occupants.

Le narrateur et Baptiste lient certes des liens de compagnonnage mais pas une amitié véritable: ils vivent ensemble ces instants  d’observation des maniaqueries des autres, de transgression et de jubilation. Petit à petit, l’un et l’autre se désolidarisent des autres pensionnaires et tentent des expéditions peu innocentes.

Mais même à son semblant d’ami, Baptiste n’a pas dit la vérité, trop fier…
Le narrateur comprend que la vieillesse le concerne bel et bien.

L’auteur

Née en 1970 à Liège, Claire Huynen vit à Paris. Elle a publié « Marie et le vin » (1998) et « Une rencontre » en 2000. « Série grise » est son troisième roman paru en 2011.

 

home,senior,jumelle,déménagementSur la vieillesse… et les maisons de retraite

Il semble que Claire Huynen rêvait d’être une vieille dame indigne. Elle a déjà réussi à habiller avec humour un vieil homme indigne.

Ce qui me frappe surtout, c’est la lucidité de l’analyse.

En détaillant le quotidien d’une maison de retraite, l’auteur met en évidence des aspects majeurs, très dérangeants pour beaucoup de pensionnaires.

 

  •  Même si le cadre décrit est charmant style Clinique de la Forêt Noire, une maison de retraite oblige à mener une vie communautaire avec des partenaires non choisis. Il est difficile de nouer une amitié. Quand c’est possible, certains hésitent même à s’engager dans cette voie tant la déception est rude en cas de décès. Une vie de groupe avec des personnalités très différentes entraîne beaucoup d’écueils comme le décrit « Série Grise ». En maison de retraite, on est toujours observé par quelqu’un. Que l’on soit résident, membre du personnel ou visiteur. La vie des autres devient vite un sujet d’analyse, de conversation, une pâture, sans que soient mesurées parfois les conséquences dramatiques pour la personne visée si aucune sourdine ou régulation n’est mise en place par la direction. Difficile défi pour le résident invité à socialiser, à participer à la vie de groupe que de tenter de conserver en même temps son territoire, un projet personnel ou sa sexualité.

Témoignages recueillis personnellement auprès de résidents bruxellois:

« Formons-nous une communauté ? Non ! » Madame P. 

« Les relations sont un peu factices dans un home…il y a la sélection naturelle: beaucoup sont déjà éliminés et vous ne retrouvez pas nécessairement des personnes compatibles ou qui ont les mêmes centres d’intérêt » Monsieur C.

  • Le narrateur se définit non pas comme un résident mais comme un client qui s’assure une main d’œuvre. C’est un état d’esprit très fréquent actuellement chez des pensionnaires notamment dans les résidences luxueuses qui elles-mêmes commercialisent les rapports de dépendance. Cela génère en retour des comportements despotiques difficilement supportables par le personnel.

Témoignages de résidents bruxellois :

 « Ici, je ne suis pas une résidente mais une cliente » Madame M.

« J’ai commencé à travailler jeune et je paie assez ici: on peut bien me servir maintenant » Monsieur D.

  • Le narrateur choisit, de son plein gré, de quitter Mathusalem. Des pensionnaires encore valides quittent leur maison de repos et déménagent ailleurs pour d’autres structures: c’est là aussi une nouvelle donne des maisons de  retraite. Les seniors, s’ils en ont la possibilité, comparent les offres commerciales des diverses formules.  C’était d’ailleurs la démarche effectuée par Christie Ravenne pour sortir de son Gagatorium. 

Le vocabulaire de « Série Grise » est très recherché, parfois affecté.

On devine que Claire Huynen a la fibre lexicologique et une délectation à trouver le  « mot juste », même s’il est  rare, peu usité ou précieux.

Une phrase

« Il n’y avait guère plus qu’avec moi-même que je pouvais m’entendre ».

« Série grise ». Claire Huynen, Format : Format Kindle, Editeur : Le Cherche Midi (22 mars 2012)