«Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire» Jonas Jonasson

Réjouissant ! Coloré ! Drôle !

Alors que les romans ou de récits traitant du vieillissement nous emmènent souvent sur des pistes moroses, ce livre est un cocktail de bonne humeur et d’aventures et un régal explosif d’humour noir.

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En plus, Allan trouvait qu’avec toutes ses rides sur la tête Sonja ressemblait à un vieillard plein de sagesse…

Une maison de retraite suédoise s’apprête à célébrer dignement le centième anniversaire d’un résident mais celui-ci, Allan Karlsson, ne veut pas fêter son anniversaire. Il déteste ce genre de festivités et s’enfuit simplement par la fenêtre, chaussé de ses pantoufles.

Jonasson2.jpgA partir de cette fugue, le roman déroule deux flux d’aventures : le présent du centenaire en 2005 dans son incroyable périple en Suède et son passé  à partir de l’enfance d’Allan en tant que coursier dans une fabrique d’explosifs. Ensuite, à force de petites expériences, Allan est devenu un artificier de génie. Allan Karlsson a voyagé  en Espagne, aux USA, en France, en Russie, France et en Indonésie. Il y a rencontré Franco, Truman, de Gaulle, Johnson, Churchill, Staline, Mao, Kim Jung et même Sonja, une éléphante. Grâce à un réseau de coïncidences totalement improbables, nous revisitons l’histoire du 20e siècle.

Karlsson est dépeint comme un suédois apolitique et inculte, naïf mais futé et attachant. Il n’est pas du genre à réfléchir avant d’agir mais accomplit des choses détonantes.

L’auteur

L’auteur de ce best-seller paru en 2011 (800.000 exemplaires) est Jonas Jonasson, écrivain  et journaliste suédois né en 1961. Installé en Suisse au bord du lac de Lugano, c’est là qu’il a écrit ce roman dont le titre original est The Hundred-Year-Old Man Who Climbed Out the Window and Disappeared, présenté chez nous sous le titre Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire.

Réflexion…

Vu le ton décalé, ce roman jubilatoire n’est pas à prendre au sérieux. Il met cependant en lumière un aspect nouveau et intéressant qui nous retrouverons dans d’autres romans ou récits: la personne âgée qui ne plus supporter la vie en institution, en résidence décide de reprendre son destin en main.  

Ici, Allan Karlsson fugue car l’autoritarisme de Sœur Alice lui est insupportable. Dans son récit «Gagatorium», Christie Ravenne a fait preuve de la même détermination pour fuir « sa » résidence-services.

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On demande à Allan de parler de ses études.

– Pas de quoi fanfaronner dans ce domaine, dit Allan. Trois ans seulement.

– Trois ans? s’exclama le docteur Eklund. En trois années d’université, on ne devient ni mathématicien, ni physicien, ni chimiste, monsieur Karlsson !

– Non, je veux dire trois ans en tout. J’ai arrêté l’école à neuf ans.»

«Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire» Jonas Jonasson. (Editions Presses de la Cité 454 pages , ou Kindle).

« Ils désertent » Thierry Beinstingel

Une petite entreprise qui distribue du papier peint, article un peu démodé, se diversifie et envisage de vendre des canapés.

La nouvelle direction veut réformer. Elle engage une jeune femme diplômée, ambitieuse, obéissante, pleine d’illusions, surnommée dans le roman « la petite sportive ». On lui assigne la mission de virer en douceur « l’Ancêtre ». L’Ancêtre est le plus vieux représentant de l’entreprise,  avec 40 ans de maison, refuse de partir: il a ses fidèles clients et son système fonctionne.

La jeune femme s’aperçoit que c’est encore lui qui réalise le plus gros chiffre d’affaires. Elle suit les tournées de cet homme, en début de soixantaine.
Ce sont deux êtres solitaires. Lui est lié à ses chambres d’hôtel, à sa voiture et à Rimbaud qu’il relit sans cesse. Elle, l’intellectuelle de sa famille, avec un appartement au milieu de nulle part  aspire  à  une rapide ascension sociale. La confrontation de ces deux individus témoigne de deux conceptions du monde: un management imbécile, inhumain dans l’entreprise et une autre vision humaine, plus culturelle de l’homme au travail.

Ce système économique dont aucun n’a la maîtrise les malmène l’un et l’autre au point de déserter.

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Enfin, quand je dis jaune…

L’auteur

Cadre dans les télécommunications et Conseiller en mobilité dans le Service de Ressources Humaines, Thierry Beinstingel est né en 1958 à Langres. Il a publié plusieurs romans concernant le monde du travail et la déshumanisation des relations humaines dans les entreprises.

Les plus de 50 ans au travail

Le roman de Thierry Beinstingel nous parle de la dureté du monde du travail aujourd’hui. La vie du travailleur n’est qu’un pion sur le grand échiquier marchand contemporain.  Le pouvoir du travailleur même performant et expérimenté devient infime. La qualité de sa vie personnelle est directement impactée par ce malaise persistant au niveau professionnel.


Une phrase

« A nouveau l’humanité s’éparpille dans les véhicules, se disperse dans l’espace comme une nichée d’aigles quittant l’aire ».

« Ils désertent » Thierry Beinstingel, Fayard ( 2012).

« La Déesse des petites victoires » Yannick Grannec

Anna Roth, jeune documentaliste, se rend en octobre 1980 dans une maison de retraite pour y rencontrer Adèle, la veuve de Kurt Gödel, un grand mathématicien. (*) Sa mission consiste à récupérer les archives scientifiques du grand homme que  Adèle, sa veuve, acariâtre, refuse de céder, elle, qui a été raillée toute sa vie par la bonne société qui adulait son mari.

Petit à petit,  la méfiance va tomber entre les deux femmes. La complicité naissante va libérer la parole de la veuve qui a beaucoup souffert auprès de ce savant mari. De 1928 à 1978, Adèle a vécu dans l’ombre du savant considérée comme incapable, stupide, jamais à la hauteur des grands esprits. Malgré toutes les avanies, elle restera à ses côtés pour le soutenir lors de ses multiples ennuis de santé, difficultés sociales ou délires. A 50 ans, Adèle était devenue la prisonnière d’un fou et s’est oubliée pour sauver son mari.

La vieille femme sait qu’elle va bientôt mourir. Libérée par l’écoute d’Anna, sa personnalité profonde renaît. Les échanges entre les deux femmes dévoilent l’injustice du destin d’Adèle et en miroir, éclairent Anna sur sa propre vie.

L’auteur

Graphiste  de métier, Yannick Grannec est passionnée de mathématiques. Elle publie en 2012 son premier roman La déesse des petites victoires qui obtient le Prix des Libraires 2013. Elle se consacre maintenant à l’écriture à Saint-Paul de Vence.                

 

Sur le sens de la vie….

  • Yannick Grannec a réussi le tour de force de ressusciter non seulement l’environnement quotidien et professionnel qui entourait le savant hermétique Kurt Gödel mais toute cette époque  qui va de 1930 à Vienne à l’après-guerre à Princeton.
  • Ce roman est une interrogation sur le sens de l’amour et de la vie. Le dévouement extrême d’Adèle l’a conduite à refouler ses propres envies et à n’être qu’un maillon utile et indispensable à son mari. La fin de vie de l’un et l’autre des époux ne pouvait que «  logiquement » être pénible.

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Ce livre dévoile le soutien quotidien apporté par une épouse au génie. On songe aux personnes auxiliaires et capitales dans l’ombre des personnages « hors norme », des légendes, des figures médiatiques contemporaines et qui contribuent à leur réussite sans en avoir aucune reconnaissance. Dans notre société qui valorise tant la réussite, combien de personnes ignorées (conjoint, parents, amis, assistants …) comme Adèle ? 

  • La confrontation entre les deux générations, une personne âgée qui vit dans le passé et une personne jeune ancrée dans le présent, est intéressante. Ce sont aussi des entretiens entre deux personnes qui n’ont aucune obligation familiale entre elles. Ces distances permettent à chacune d’exprimer leur vérité sans rôle à jouer et donc de nouer un dialogue sincère et enrichissant pour les lecteurs.

Albert Einstein aimait à dire : « Je ne vais à mon bureau que pour avoir le privilège de rentrer à pied avec Kurt Gödel ».

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Albert Einstein et Kurt Gödel.

Photographié par Oskar Morgenstern, Archives Institute for Advanced Study

 

Une phrase…

« Depuis le décès d’Albert, Kurt vivait dans un état proche de la stupeur. Son ami ne pouvait pas mourir. Sa disparition était incompatible avec la logique.» Page 384, La Déesse des petites victoires. (Yannick Grannec ; éditions Anne Carrière 2012).

 

*Kurt Gödel (1906-1978) est un mathématicien qui a révolutionné les fondements logiques des mathématiques. Il élabora en 1931 deux théorèmes célèbres de logique mathématique appelés les théorèmes d’incomplétude de Gödel. Jusque-là, les mathématiciens pensaient qu’il était possible démontrer toutes les vérités mathématiques par déduction. En 1931 Gödel démontra deux choses:

1. Dans certains cas, on peut démontrer une chose et son contraire (inconsistance).

2. Certaines vérités mathématiques sont impossibles à  démontrer (incomplétude)

 

« Veuf » Jean-Louis Fournier

Au fil des pages, j’ai relevé que Sylvie était réservée, rayonnante, délicate, ordonnée, trop gentille, dévouée, élégante, douée pour la cuisine, pas jalouse. Cette perle était la femme que l’écrivain Jean-Louis Fournier a aimée durant 40 ans.

Mais, un jour d’hiver sans prévenir, Sylvie est morte.

Avec son chagrin et ses souvenirs, Jean-Louis Fournier, écrivain, réanime dans ce livre Sylvie, son épouse décédée, en mots.

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L’auteur

Né à Arras en 1938, doté de sincérité et du sens de l’humour, Jean-Louis Fournier, a été le complice de Pierre Desproges en réalisant les épisodes de La Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède.
En 2008, Jean-Louis Fournier obtient le prix Femina 2008 pour son roman « Où on va papa? », dans lequel il décrit sa relation avec ses deux fils handicapés. Le récit Veuf, paru en 2011, parle du décès de son épouse Sylvie.




Transition de vie.  

Le décès d’un  partenaire est un moment de transition très douloureux à surmonter. Il n’y a plus vraiment de rituels familiaux ou communautaires qui facilitent le travail de deuil de celui qui reste. Le chagrin  est considéré comme relevant de plus en plus de la sphère privée. Après les funérailles, le survivant est confronté aux démarches administratives (nous venons de parler d’un des aspects pratiques, la situation bancaire), aux difficultés du quotidien où de nombreux détails comme un courrier adressé au défunt ravivent la douleur. Seul face à ses émotions, le veuf découvre l’absence au quotidien et doit apprendre un nouveau mode de vie.

De nombreuses personnes sont veuves avant  60 ans. Ce traumatisme est souvent ressenti par le survivant comme un véritable abandon. L’équilibre de vie construit à deux et les projets que l’on avait faits ensemble s’effondrent. On parle de veuvage précoce.

Le veuvage tardif évoque la situation des aînés après 70 ans. La perte du partenaire est aussi dévastatrice dans les couples âgés car le mode de fonctionnement du couple est alors devenu complémentaire, chacun palliant les déficiences de l’autre. La perte du partenaire de  vie peut rendre le survivant très vulnérable.

Comme le montre Jean- Louis Fournier, la perte du conjoint ne marque ni la fin de la vie pour le survivant ni du lien conjugal. Que ce soit un veuvage précoce ou tardif, le survivant accomplit à son rythme un travail très personnel de mémoire qui lui permet de donner au défunt une  nouvelle place dans sa vie, place dont il va définir les contours et la proximité mais qui restera souvent majeure.

Avec beaucoup de retenue, l’écrivain nous convie à son oeuvre du souvenir. Ce témoignage composé de courts chapitres se lit rapidement.

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Une phrase…

« J’ai des moments de répit dans mon chagrin quand j’écris. J’ai l’impression d’écrire et que tu lis par-dessus mon épaule.

 J’espère que mon livre va te plaire. » Page 98 «Veuf» Fournier Jean-Louis (Edition  le livre de poche) 



«Les profanes» Jeanne Benameur

Octave Lassalle, ancien chirurgien nonagénaire qui s’est consacré entièrement à sauver des vies, anticipe et organise ses prochaines années. Il passe une annonce pour engager une équipe de vie, quatre personnes, un homme et trois femmes, qui viendront se relayer chez lui. Leur contrat sera de l’accompagner jusqu’ au bout s’il devenait incapable de s’assumer seul.

Sa femme est repartie au Canada, il y a longtemps, après le décès de leur fille unique Claire, fauchée par un accident et que son père n’avait pas osé opérer lui-même.

Nous découvrons la vie de chaque membre de cette équipe d’accompagnement. Marc Mazetti est chargé le matin de la toilette du chirurgien et de l’entretien du jardin. Après le déjeuner, Hélène Avèle artiste peintre, prend le relais et lui lit les nouvelles du monde. A elle, Octave réserve une commande bien précise. Yolande Grange range, nettoie et prépare le dîner. Une  jeune élève infirmière Béatrice Benoît assure la garde de nuit. Chacune de ses quatre personnes porte dans son histoire, une part d’ombre. » La vie de l’un peut éclairer la vie de l’autre. » Ensemble, ils vont former une communauté de mémoire autour de Claire, tisser des liens entre eux pour continuer et avancer dans leurs vies.

Le livre écrit dans un style limpide est d’une douceur infinie.

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«Je vous parlerai des plantes»

 L’auteur

Née en 1952 dans une petite ville d’Algérie, Jeanne Benameur  a été professeur de lettres jusqu’en 2001. Elle vit à Paris et a publié chez divers éditeurs notamment ‘Les Demeurées’,  ‘Ca t’apprendra à vivre’ , ‘ Les insurrections singulières’, ‘ Laver les ombres’

 

Sur la prévention et la mémoire…

Prévention: ce roman est une formidable démonstration d’une personne qui s’organise pour prendre soin d’elle jusqu’au bout. Octave anticipe sa fin de vie et trouve une solution personnelle et originale qui lui convient. Avant se s’engager, Octave Lasalle prend conseil pour définir un bon encadrement juridique.

Deux bases essentielles de la prévention apparaissent :

  • anticiper quand on a encore la possibilité de faire un choix et «une conscience aigue», quel que soit l’âge. (Octave Lassalle est nonagénaire).
  • développer un projet concret quel qu’il soit, qui anime la vie. Le chirurgien a pour moteur son souhait de faire réaliser une peinture.

Un autre exemple tiré de la vie réelle ? Le plus vieux marathonien du monde est un Britannique de 101 ans. Ce vieil agriculteur a commencé à courir à 89 ans, après la mort de sa femme et d’un de ses fils.

Mémoire: il y a peu, nous parlions ici de la mémoire, capacité individuelle qui fléchit avec l’âge.

Pour Octave Lasalle, la mémoire de sa fille commence à s’estomper. Il utilise une formidable astuce pour pérenniser le souvenir de sa fille en partageant en quatre pans, l’histoire de Claire avec ses quatre aidants qui ne l’ont pas connue. Il leur transmet ainsi le flambeau de la mémoire, les reliant subtilement les uns aux autres. La mémoire est certes individuelle mais…peut essaimer et s’appuyer sur d’autres personnes.


 Photos kindle.jpgUne phrase:

 «On peut laisser les années s’accumuler comme le sable sur une route de bord de mer. Il suffit  d’une marée plus forte d’un vent plus fort et le sable s’envole. En tourbillons. Par plaques. La route réapparaît. Juste par endroits. Et on sait qu’on n’a jamais cessé d’y être, sur cette route-là ».

Profanes, Jeanne Benameur. (Editeur : Actes Sud. Nombre de pages : 288  Date de parution : 2 janvier 2013)

Découvrez ce superbe roman et faites-moi connaître votre avis. 

« La vieille dame du riad » Fouad Laroui

François et Cécile, la quarantaine, décident de prendre une année sabbatique. Ils quittent Paris et se retrouvent à Marrakech où ils acquièrent un riad. Lors de leur installation, ils trouvent «une vieille femme», dans une des chambres du riad. Embarrassés et dépassés par la présence inattendue de cette petite femme noire presque centenaire, ils cherchent aide et conseil chez un voisin professeur d’histoire, chez un commissaire, auprès du consul. La vieille dame mystérieuse, l’esclave d’une ancienne famille du riad, semble attendre le retour du «fils» Tayeb. Il était parti au combat lors de la seconde guerre mondiale. Des Français devraient le ramener dans ce riad…

L’auteur, Fouad Laroui s’est adjoint un des principaux personnages du roman, le professeur d’histoire Mansour pour plonger le lecteur dans un tourbillon de subtilités, voire de facéties, le sel de la vie à Marrakech. En racontant l’histoire de Tayeb qui s’est engagé deux fois, d’abord dans les troupes d’Abdelkrim pour combattre les Français et les Espagnols dans le nord du Maroc, puis dans l’armée française durant la seconde guerre mondiale, l’écrivain dévoile une intéressante page de l’histoire du pays (des années 1912 jusqu’à la fin de la 2ème guerre mondiale) et magnifie l’abnégation des soldats marocains sur les champs de bataille africains et européens. Le Maroc a résisté à la conquête occidentale mais une conférence, tenue à Algésiras à l’hôtel Reina Cristina en 1911, «moment de troc planétaire» régla le sort du pays.

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D’un vieil album photo, une carte postale de l’hôtel Reina Cristina en 1955.

L’auteur

Fouad Laroui est un économiste et écrivain marocain né en 1958 à Oujda à la frontière du Rif au Maroc. D’expression française et néerlandaise, il est professeur de littérature à l’université d’Amsterdam. Il a publié entre autres « Les Dents du topographe », « De quel amour blessé », »Une année chez les Français ».

Sur la vieillesse…

La Vieille Dame du riad est un roman déroutant frôlant parfois le fantastique. La vieille dame pourrait n’être qu’un spectre. Support d’un coup monté, elle n’ouvre pas une seule fois la bouche! Les nouveaux propriétaires du riad ne peuvent la jeter dehors: c’est une personne fragile et apparemment sans famille. Pour eux, Français, c’est un choc de cultures. Le commissaire Chabane leur rappelle les usages marocains «on les (nos vieux) garde chez nous en famille…» et «…il y a un article de notre code civil qui impose aux enfants de nourrir et loger leurs parents âgés». Selon l’auteur, les traditions disparaissent, un premier hospice a vu le jour à Casablanca. Comme pourrait improprement laisser penser le titre, La Vieille Dame du riad apparaît et reste pour le lecteur, voilée de mystère.

Le film Hors zone (2012) du réalisateur Noureddine Douguena donne,  lui, un éclairage actuel et un signal d’alarme au sujet de la situation des personnes âgées au Maroc qui risque de dégénérer. Inspiré d’une histoire vraie, cette œuvre cinématographique raconte le sort de deux hommes âgés abandonnés dans la rue par leurs propres enfants et qui se retrouvent, à leur âge avancé, confrontés à la dureté et aux aléas de la vie. La maltraitance des parents et leur abandon par leurs familles est l’un des phénomènes sociaux devenu de plus en plus fréquent dans la société marocaine.

Il est évident que cette farce moderne La Vieille Dame du riad n’avait pas pour cadre d’analyse la situation d’un senior au Maroc. Les différences culturelles entre la France et le Maroc sont bien le thème premier du livre et Fouad Laroui manipule les personnages avec dérision pour démonter leurs stéréotypes.

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Une phrase

«La vieille dame ne bougea pas. Il poussa l’écuelle doucement vers sa bouche et eut l’impression étrange que l’objet ne rencontrait aucun obstacle, comme s’il pénétrait dans une sorte d’éther à visage humain. Ce devait être une illusion d’optique» Page 76 « La vieille dame du riad »   (Julliard, 2011, version Pocket)

 

La touche étoile (Benoîte Groult)

Alice, journaliste féministe, grand-mère octogénaire lucide, et Marion, sa fille, sont les  personnages phares du roman. Alice fait le bilan de sa vie actuelle en tant que personne âgée et femme. Elle casse le miroir des apparences et se détache de la vision bien-pensante en évoquant l’insupportable indifférence de la société actuelle envers les vieux. Des exemples amusants, comme l’achat de l’ordinateur portable ou celui des plaques électriques illustrent ses aventures quotidiennes de senior. Dans le même temps, Alice observe l’évolution de sa fille Marion qui oscille entre Maurice, son mari séduisant et volage et Brian, son amant irlandais.

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L’auteur

Journaliste, écrivaine et militante féministe française, Benoîte Groult est née à Paris en 1920. Elle a notamment écrit un essai sur la condition féminine  « Ainsi soit-elle ». A 86 ans, Benoîte Groult a écrit ce roman La Touche étoile, qui fut diffusé à 500 000 exemplaires.

Sur la vieillesse…

  • Pour écrire valablement sur la vieillesse, il faut être entré en vieillesse reconnaît Benoîte Groult. Ce livre a la saveur du vécu. Même si la  plume est féroce, avec un arrière goût un peu amer, les réflexions de Benoîte Groult rejoignent, il est vrai, les confidences de seniors que je rencontre. Il y a beaucoup de réalisme et de franchise dans ce livre.
  • Le thème majeur est la description de la vieillesse dans notre société avec l’analyse de sphères différentes: un premier volet avec les répercussions de l’âge sur l’individu tant pour la femme que l’homme, sur le couple, sur la sorosité et un second volet avec la description des regards acérés de la descendance et de la société en général. Le thème mineur mais présent tout au long du roman est l’évolution des idées féministes.
  • Benoîte Groult met aussi en évidence la fracture abyssale qui survient dans les familles entre parents/enfants ou descendance et qui affecte « les nouveaux vieillards » non avertis. A part quelques rares auteurs comme Aldo Naouri(*), ce nouveau paradigme qui commence à avoir des impacts dans toutes nos architectures familiales et sur les comportements des membres est rarement évoqué ou analysé. « Si en fait, quelque chose a changé en pire: nos enfants et plus encore nos petits-enfants sont nos égaux maintenant, pour ne pas dire nos maîtres! Ils ont retenu le moins bon de 68 : l’insolence, la déconsidération des pouvoirs établis, la violence et l’autosatisfaction. Page 181.

 Une phrase qui m’a touchée 

Ce que vieillir veut dire :

« Des organes que tu ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam vont t’imposer leurs caprices. Ta grâce va devenir un effort, ta beauté une conquête, ta démarche un tour de force, l’insouciance une discipline, ta santé une forteresse assiégée et l’inquiétude une compagne lancinante » Page 10.

« La Touche étoile » Benoîte Groult, Editeur : Grasset   (Parution: Avril 2006)

 

(*)« Il en va comme si la dette symbolique de vie qui a toujours eu cours avait définitivement perdu de son sens, écrasées par une inflation d’imaginaire ».

Les belles-mères, les beaux-pères, leurs brus et leurs gendres Aldo Naouri , éditeur Odile Jacob 2011, page 207.

 

Vivre encore un peu (Christophe Donner)

Elias et Farah Chamoun habitent à Beyrouth. Elias est un patriarche libanais de 104 ans et devrait bientôt s’éteindre. Oui, mais…

Son gendre français et sa femme, avertis de la situation critique, rejoignent le Liban pour être présents aux derniers instants du centenaire.

Elias a décidé de s’économiser et de se maintenir grâce aux soins de son aide Hanna.

Cette attente interminable du dernier soupir permet à  Christophe Donner de se replonger dans cette ville souvent en guerre et d’y retourner voir les entraînements de chevaux à l’hippodrome.

Au grand dam de ce gendre qui espérait mieux comprendre l’état d’esprit de son beau-père à ce moment ultime, Elias ne communique plus et exaspèrent ses proches qui ne savent plus déceler chez lui, la part de comédie ou de fatigue.

Octogénaire, Farah, l’épouse a beaucoup souffert à cause de ce mari tyrannique et attend, en colère, la mort du vieillard semi-fou, dépendant totalement, qui s’accroche à chaque miette de vie.

Avec un réalisme acide, l’auteur nous fait vivre cette ronde de famille qui se met en place autour des rituels quotidiens du vieil homme.

L’auteur

Né à Paris en 1956, Christophe Donner est l’auteur de « l’Empire de la morale » (2001) et d’« Un roi sans lendemain » (2007). Il est écrivain, chroniqueur littéraire. Outre la littérature, il a aussi la passion des courses hippiques.

Avec les enfants de notre famille, j’ai lu et apprécié de nombreux récits de Christophe Donner pour la jeunesse publiés à l’École des loisirs tels « Je mens, je respire » ou  « La Nouvelle Voiture de papa ». Le ton drôle, féroce, décalé retient avec succès l’attention des jeunes lecteurs.

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Sur la vieillesse…

  • Ce roman est une grande interrogation sur le sens de la très, très longue vieillesse cacochyme, dont l’entourage et une aide doivent tout assumer. Dépendant totalement, épuisant sa famille de ses crises de folie, quelle est encore  la nature de la présence de ce beau-père, se demande l’auteur.
  • C’est aussi le récit de la lutte pour la survie dans un couple, en mésentente depuis toujours. Entre les deux conjoints très âgés, quand les ressources physiques de chacun s’amenuisent, la souffrance et les regrets font naître la haine et la coopération naturelle cesse. Chacun lutte pour sa propre survie, dévoilant aux enfants un tableau d’échec cuisant.
  • Mettant en sourdine leurs blessures personnelles non cicatrisées, les enfants du patriarche soutiennent le centenaire avec un amour ambivalent qui oscille entre regrets et impatience.

Une phrase qui m’a touchée

« Farah nous demande pourquoi on ne s’occupe que de lui, pourquoi est-ce qu’il monopolise toute l’attention de sa famille avec son grand âge. Elle aussi, elle vieillit, elle a quatre-vingt cinq ans.» Page 150

« Vivre encore un peu » Christophe Donner, Editeur: Grasset.  Parution : Janvier 2011                               

La vieillesse a ses charmes (Marc Levy)

« O vieillesse ennemie » ! S’écriait Don Diègue dans la pièce de théâtre Le Cid, de Pierre Corneille au 17ème siècle.

Avec un tel regard négatif sur la vieillesse, source de détresse, d’appréhension et de peurs, on comprend que très longtemps les écrivains aient soigneusement évité de centrer leur ouvrage sur des personnes âgées.   

Afin de briser le silence qui entoure cet âge de la vie, Simone de Beauvoir écrit en 1970 un essai colossal sur La Vieillesse mais ce livre n’eut aucun  écho et tomba lui aussi dans un silence abyssal.

Asseyons nous sur un banc de Grenade pour constater combien les choses changent.

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Aujourd’hui, nous sommes dans une situation nouvelle. Les personnes âgées représentent une part de plus en plus importante de notre population. L’espérance de vie augmente sans cesse et la période dite de vieillesse s’allonge.


Ce changement social est enfin véhiculé de nos jours en littérature par une série de romans. Qu’il s’agisse de témoignages indirects des membres de la famille, des aidants, d’amis ou d’autobiographies romancées de personnes âgées qui ont pris la plume, tout cela donne une toute autre image, valorisant plus souvent la vieillesse. Ces écrits forment une vaste manne de connaissances, riche de parcours divers, dynamiques, contestataires qui peuvent non seulement nous divertir mais nous permettre de palper l’intérieur d’un vécu, les réalités du grand âge et nous amener à nous préoccuper de notre propre avenir.

 

Nos réflexions peuvent se poursuivre avec une multitude d’autres ouvrages consacrées aux personnes âgées, à la retraite, à la santé, que ce soit des livres de formation, de coaching, de développement personnel.

Nous aurons l’occasion d’y revenir…


Savourons le chemin accompli entre « O vieillesse ennemie ! »  et la citation de Marc Levy: « La vieillesse a ses charmes» (extraite de son livre « Vous revoir » paru en 2005).