
Promesses



« Schizomètres » de Marco Decorpeliada
Les ponts entre les artistes de l’art brut et les scientifiques restent ténus. Chacun reste dans son monde ou son laboratoire.
Quoique.
Des artistes de l’art brut peuvent titiller certains scientifiques avec une œuvre énigmatique. Des étudiants ingénieurs de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL), adeptes de la méthodologie scientifique structurée, peuvent aussi, en étudiant l’art Brut, chercher des connexions entre cet art autodidacte et leurs études techniques.
« Schizomètres » de Marco Decorpeliada est une série d’œuvres singulières visibles actuellement à Mons.
Les nombres, mesures, unités de toutes sciences symbolisent l’univers rationnel.
Or, après sa visite de l’exposition, le visiteur interpellé ne pourra que s’interroger sur certaines balises de la science.
Fils d’un géomètre italien, Marco Decorpeliada (1947- 2006) est, après le décès de ses parents, entraîné dans un parcours psychiatrique qu’il cherchera toujours à définir. Le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux ou DSM, abréviation anglaise, est alors l’outil de référence établi par la Société américaine de psychiatrie et définit des catégories de critères diagnostiques pour les pathologies mentales. Ce système international de classification des troubles mentaux DSM4 fut souvent appliqué à Marco Decorpeliada pour lui établir des diagnostics très variables. Son identité s’est trouvée réduite à ces termes divers qu’on lui assénait. Il a donc cherché à déjouer ce système de numérotation, en poussant la logique jusqu’à ses extrémités.

A un moment donné, Marco Decorpeliada établit une correspondance entre les codes attribués aux troubles mentaux dans le DSM et les codes des produits surgelés du catalogue Picard. De là va naître le schizomètre. Marco Decorpeliada va continuer à y connecter d’autres classifications, celle de Dewey pour l’ensemble des savoirs scientifiques, la liste des œuvres BWV de Bach, celle des citations latines, celle des mille et une nuits, etc…

Il poursuit ce travail avec une suprême rigueur dans sa logique, détectant des lacunes ou des éléments manquants dans les listes. Les remarques de son médecin à ce propos le fâchent comme le montre cet email de 2004; Marco recherche une correspondance parfaite entre toutes les numérotations.
«L’art est malgré tout ordonné par une sorte d’obsession, le travail en série pour obtenir la perfection, ou plus justement la recherche constante de la perfection pour l’artiste. Il existe donc, de la même manière qu’en science, une sorte d’ordre dans la recherche» note avec à propos une étudiante de l’EPFL, Marine Wyssbrod, dans sa note De l’Art à la Science- Réciproque .
Sans que ces schizomètres de Marco Decorpeliada présentés à Mons n’aient pu jouer un rôle perturbateur chez les psychiatres, on constate que les lacunes ou classifications scientifiques arbitraires du DSM font l’objet de nombreuses critiques.
Les artistes de l’art brut nous «déconditionnent», nous aident à franchir d’artificielles ou d’absurdes limites, changent nos perceptions.
Remettre en question des cadres qui nous sont imposés pour les définir à nouveau, oser s’ouvrir à l’irrationnel, à ce qui ne nous semble pas actuellement cohérent, peut être source de nouvelles démarches créatives.
« Dans le ciel, passe une volée de canards, le cou raide tendu vers l’avant.
Je compte. Il y en a cinq. Le chiffre cinq se met à exister devant moi.
Les nombres ont-ils un mode d’existence en dehors de la tête de celui qui les pense ? »
Hubert Reeves, astrophysicien, dans son journal « L’espace prend la forme de mon regard »
Merveilleuse croisière MONSens dans le beau paquebot blanc du Bam à Mons qui se poursuit jusqu’au 6 septembre.
Si vous ne connaissez pas l’art brut, c’est une occasion exceptionnelle d’embarquer vers ce monde artistique. Montez directement tout en haut, sur le pont supérieur du BAM qui vous offre un splendide panorama sur l’art brut, d’hier à nos jours. Toutes les interrogations sur le « sens » donné aux œuvres par les médecins, créateurs et spectateurs sont évoquées. Les créations sont admirablement présentées et coordonnées.

Willem Van Genk. Bus. Exposition Monsens. BAM 2015
A travers un panel d’œuvres majeures qui repousse loin les barrières pathologiques, une création multiforme révèle toute sa splendeur. Les grandes figures de l’art brut illuminent l’espace. D’Aloïse Corbaz, d’Augustin Lesage en passant par l’horloge d’Adolf Wölfli 1923, on arrive aux bus en 3D de Willem Van Genk, aux fusils d’André Robillard ou au paradis à l’encre de chine de Johan Garber (Paradise 2001) ou à la tour de brol de Frédéric Etienne (2013) pour ne citer que quelques capitaines.

Frédéric Etienne: la tour de brol (2013). Exposition Monsens. BAM 2015
Mais derrière ces artistes connus, il y a tout un équipage à l’œuvre. La seconde escale Interaction est le fruit d’ateliers de collaboration avec des artistes contemporains (Cléa Coudsi et Eric Herbin, Lise Duclaux, Yves Lecomte, Mireille Liénard, Emilio Lopez-Menchero, Caroline Rottier, Tinka Pittoors) et de personnes déficientes mentales de la région. De nouvelles créations très diverses en résultent.

Emilio Lopez-Menchero et son équipe avec sa parade en ville de «Cabezudos» (grosses têtes) crée un autre regard à la fois chez les acteurs et les spectateurs. Car si le masque cache son auteur, il en dévoile par cette représentation aussi une autre facette.
Exposition Monsens. BAM 2015

Dans son processus créatif, l’artiste Tinka Pittoors juxtapose des objets industriels et naturels et les matériaux semblent chercher des connexions avec la réalité de la même façon qu’elle s’interroge sur les contradictions de la nature humaine. L’œuvre « Tumbleweed » du nom des herbes sauvages qui volent au gré du vent dans le paysage est composée à la fois par elle et les résidents.
Exposition Monsens. BAM 2015
En utilisant leur symbolique personnelle, des amoncellements, des machines extraordinaires, des suspensions, des répétitions obsessionnelles, les artistes de l’art brut créent dans le silence.
L’intérêt que porte notre siècle à l’art brut ne cesse de croître. Peut-être dans notre monde en turbulence, ces œuvres sont-elles en cohérence avec nous et nous touchent. Car au fond, elles ne parlent que d’un sujet fondamental: l’homme et de son besoin de se créer une identité face aux autres. Créer simplement pour exister, c’est le fil invisible qui réunit tous ces hommes et femmes en dehors des traditions artistiques.
Ne manquez pas le voyage !
Du 20 juin au 6 septembre 2015
Marginalisé par la maladie, le handicap ou déchiré, brisé, l’homme essaie toujours de rétablir autour de lui à l’aide de couleurs ou de quelques pierres, une harmonie où il pourra se situer.

Exposition Monsens. BAM 2015
***
Exposition MONSens
Du 20 juin au 6 septembre 2015
BAM- musée des Beaux- Arts à Mons
rue Neuve 8, 7000 Mons
au dimanche de 10h à 18h
Et si, à l’origine, l’art était bleu ?

C’est une des questions que l’exposition d’Art Brut présentée en ce moment au Musée art) & ( marges, au cœur des Marolles à Bruxelles.* Libre à vous d’embarquer ou non.
N’appartenant ni à un mouvement ni un style, chaque artiste vous transporte dans le bateau qu’il a construit pour traverser l’aventure humaine. Ce sera un radeau, une barque, un brise-glace, un voilier, un cargo, un navire ou un cuirassé : vous serez alors témoins d’une formidable aventure. Inventé par l’artiste français Jean Dubuffet en 1945, le concept d’art ** brut désigne les productions d’individus qui s’inscrivent en-dehors de tout canal artistique traditionnel et s’affranchissent des amarres de la raison pure: productions d’artistes non professionnels, d’autodidactes, en hôpital psychiatrique ou en prison… Il n’y a aucune filiation artistique mais ces artistes nous offrent un art spontané, un univers déroutant où la poésie a sa place, sans démarche ou prétention intellectuelle. Peu importe le sujet, le matériau utilisé qui peut être brut comme le bois ou délicat comme des perles, des coquillages.
Jean Dubuffet a constitué une énorme collection, installée à Lausanne depuis 1975. Sous le vocable, d’«Art Brut», y sont regroupées de multiples productions témoins des imaginaires singuliers de leurs auteurs. La juxtaposition des œuvres permet aux visiteurs d’appréhender la pulsion de vie qui y danse, qui relie leurs auteurs au monde, qui tisse des ponts entre eux et nous. On y retrouve notamment les œuvres de belges comme Paul Duhem ou Serge Delaunay.
L’art brut n’est pas l’art naïf dont les thèmes sont traditionnels, ni l’art populaire, ni l’art enfantin, ni l’art primitif quoique certains rapprochements peuvent toujours se faire.
Sans remonter à la préhistoire, il est évident que l’art brut est né avec les premiers pas de l’homme et préexistait bien avant ses premiers découvreurs*** . L’action de Jean Dubuffet l’a fait sortir de son enfermement.
L’œuvre du facteur Cheval (1836-1924) attirait déjà l’attention à la fin du 19ème siècle, à Hauterives dans la Drôme. Il y a passé 33 ans à édifier son palais idéal, maintenant monument historique.
Dans le Pas-de-Calais, Augustin Lesage (1876-1954) réalise dès 1912, des dessins dictés par les défunts et se consacrera exclusivement à la peinture jusqu’à sa mort. Mineur, il avait entendu une voix qui lui prédisait qu’il serait peintre.
Un architecte, Alain Bourbonnais monte sa propre collection d’artistes marginaux en parallèle. Cette collection installée à Dicy depuis 1983 est connue sous le nom de La Fabuloserie
Dans le sillage de l’art brut, de nouveaux termes apparaissent: « l’art hors-les-normes », « l’art singulier», « l’art marginal ».
L’Aracine créé par Madeleine Lommel a rassemblé une collection d’Art Brut de plusieurs milliers d’oeuvres et le Musée de Lille/Villeneuve d’Ascq réunit à la fois l’art moderne, contemporain et ces œuvres d’art brut.

Art)&(marges Musée. 312-314, rue Haute à 1000 Bruxelles
L’art outsider est le pendant de l’art brut pour les pays anglo-saxons et cette appellation, à l’origine qui vient d’un livre de Roger Cardinal Outsider Art (1972) fut validée par Jean Dubuffet.
L’art brut questionne et surprend le visiteur qui ne se cramponne pas aux caps traditionnels et accepte de se laisser bercer au gré des flots.
(A suivre)
*Il était une fois l’art brut… Fictions des origines de l’art. Exposition du 12 juin au 12 octobre 2014. Art)&(marges musée. 312-314, rue Haute. 1000 Bruxelles.
**« Nous entendons par là [Art Brut] des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistiques, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écritures, etc.) de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. De l’art donc où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe. »
Jean Dubuffet, tiré de L’Art Brut préféré aux arts culturels, Paris, Galerie René Drouin, 1949.
*** Dr.Auguste Marie en 1905, Dr.Hans Prinzhorn en 1920, Docteur Morgenthaler en 1921…etc
Même si les les chaleurs sont assez timides cet été, quelques mouches téméraires entrent volontiers dans nos maisons et nous entamons des ballets frénétiques pour les chasser.
Alors qu’il suffirait peut-être de peindre nos murs, nos volets en bleu?

Dans les pays du Sud ou au bord de la mer, les volets, portes, planches, meubles de cuisine, des maisons sont souvent peints en bleu. « Le bleu aurait un effet répulsif sur les mouches. » On parle alors d’un bleu particulier: le bleu charron* ou bleu charrette car il indique la couleur bleue utilisée autrefois pour peindre les charrettes.
Pensons à la célèbre peinture de Van Gogh « La moisson » où une charrette bleue attend indolente sur le chemin…
… ou au livre « La charrette bleue » de René Barjavel. 
Ce bleu revêtait aussi les machines agricoles, les portails ou les portes d’écurie. Cette même couleur reste utilisée pour peindre les volets en bois sur l’île de Ré par exemple.
A l’origine, le bleu charrette a une seule nuance mais s’est décliné au fil du temps en divers tons clairs ou foncés selon la quantité de pigments utilisés par les peintres-fabricants.
Diverses explications pour justifier l’effet répulsif sur les insectes ont été avancées: le bleu serait une couleur « froide » et n’attire donc pas les mouches ou la vision particulière de la mouche capte les u.v. et une gamme de couleur restreinte notamment les gammes du violet, bleu et blanc.
J’ai relevé aussi cette explication qui ne manque pas de poésie : « ce bleu chasse les mouches qui, prenant peut-être l’objet bleu pour le ciel, ne viennent pas se poser dessus… »
Mais l’explication est ailleurs: le bleu charron était initialement réalisé à partir d’une teinture à la guède ou au pastel (Isatis tinctoria) et l’essence de cette plante a des propriétés insecticides.
Peindre dans le ton de bleu charrette vos volets avec une peinture à base de composants chimiques n’éloignera donc pas les mouches estivales sauf si vous placez sur les bordures des fenêtres des pieds de basilic, excellents répulsifs naturels de la mouche!
Mais il est encore possible de trouver et de peindre avec de la peinture naturelle bleu charrette qui conserve ses « pouvoirs de répulsif d’insectes, de fongicide et de traitement du bois (une substance incolore au niveau du pigment et non la couleur bleue) et sa consistance épaisse permet de ne mettre qu’une seule couche ». Certains fabriquent encore eux-mêmes cette peinture particulière si jolie, qui résiste bien au temps et se patine doucement.
*artisan dans la construction et la réparation de charrettes, spécialisé dans le cintrage et le cerclage des roues.
Dans la capitale de l’empire romain d’Orient
En 532, sous l’empereur Justinien Ier, à Constantinople (Istanbul), le bleu joue pour la première fois un rôle dans un conflit important. L‘hippodrome est alors le centre de la vie sociale. Deux groupes, les bleus et les verts s’y opposent sous le regard de la famille impériale.

L’obélisque de Théodose (en 390) dans l’hippodrome d’Istanbul. Façade S-E: représentation de la loge de l’empereur.
Les courses de chars se déroulent dans une ambiance explosive entre partisans des Bleus, riches marchands et nobles protégés de l’impératrice et le partisans des Verts, composés du peuple. La couleur rallie et développe une identité collective. Avec cette prise de conscience, ces factions vertes et bleues émettent progressivement des revendications politiques. Le conflit de couleurs se dilue pourtant car Verts et Bleus s’unissent pour faire tomber l’empereur Justinien Ier. Au cours de cette guerre civile, la basilique Sainte-Sophie, le Sénat, le Palais impérial brûlent. La sédition de Nika (« victoire » en grec ou « Sois vainqueur ») se termine par un redressement du pouvoir impérial et par le massacre d’au moins 30 000 insurgés.
En occident « Une peur bleue » ?
Jules César entreprend une guerre pour conquérir la Gaule en 58 av J-C. Dans « La guerre des Gaules », César s’intéresse au territoire de la Gaule et à ses peuples en commentant la campagne militaire.
Ainsi César écrit «Tous les Bretons se teignent avec du pastel, ce qui leur donne une couleur azurée et rend leur aspect horrible dans les combats ». (1)
A partir de la guède (2), les Celtes et Gaulois pouvaient colorer des tissus mais aussi se dessiner, à la manière des Indiens, des peintures de guerre sur le visage et le corps. La couleur bleue dont ces Bretons s’enduisaient le corps terrorisait les soldats romains en leur donnant «une peur bleue». C’est probablement l’origine de l’expression.
Napoléon: bleu pastel
Lors du blocus continental qu’il décrète en 1806, Napoléon Ier crée à Albi une école expérimentale pour extraire la fécule colorante des feuilles de pastel. Les recherches aboutissent à un résultat qui permet de teindre en bleu pastel les uniformes de tous les soldats de l’Empire, pour la campagne de Russie de 1812.
Guerre de Sécession: bleu foncé
Aux États-Unis, la Guerre de sécession qui débute en 1861 va opposer les soldats nordistes en uniforme bleu foncé contre les Sudistes habillés en gris. La bande dessinée «Les tuniques Bleues » (3) se déroule à cette époque et met en scène le sergent Cornélius M. Chesterfield et le Caporal Blutch. Tous deux sont des tuniques bleues, membres du 22e de Cavalerie de l’armée.
Soldats bleus: bleu horizon
«Soldats bleus» est le titre du journal intime tenu par Pierre Loti entre 1914 et 1918. C’est la couleur des uniformes militaires apparus en 1915. Après la victoire de la Marne, l’état-major français adopte la couleur bleu horizon, mélange de laine blanche (35%), bleue foncée (15%) et bleue claire (50%). Le bleu horizon devient rapidement le symbole du « poilu » de la Première Guerre mondiale.
Casque bleus: bleu clair

Le bleu utilisé et porté dans des circonstances belliqueuses est aujourd’hui aussi un symbole de paix.
Sur ordre du Conseil de sécurité des Nations unies, la force de maintien de la paix est représentée par les casques bleus en référence à la couleur de leur casque. Certes il s’agit d’une force militaire mais son rôle est le «maintien ou rétablissement de la paix et de la sécurité internationale». Les casques bleus interviennent dans des zones de conflits pour protéger la population ou encore servir de force d’interposition. En 1988, les casques bleus ont obtenu le prix Nobel de la Paix comme leur père fondateur l’avait reçu en 1956 pour la création de cette force de maintien de la paix.
Dans ce dernier bleu, nous retrouvons ainsi, l’écho de valeurs auxquelles nous tenons comme la sagesse, la paix, la liberté, la sérénité.
1. De bello gallico 5,14.
La traduction et l’interprétation de cette phrase ont donné lieu à des interprétations aussi nombreuses que les nuances de bleu…
2. Guède ou pastel : plante à fleurs jaunes, dont les feuilles permettent, à partir d’une macération, de colorer en bleu foncé
3. Auteurs: Raoul Cauvin, Louis Salvérius, Willy Lambil
Un immense bloc de glace de huit fois la taille de Manhattan s’est détaché en juillet du glacier de Pine Island dans l’Antarctique. C’est un nouveau signe du réchauffement climatique. Depuis novembre, cet iceberg géant dérive dans l’Antarctique et peut menacer la navigation. Les autorités surveillent sa trajectoire.
Les icebergs, immenses blocs de glace d’eau douce, flottent sur la mer et prennent parfois des teintes bleutées. On parle de bleu iceberg ou bleu polaire.
Un iceberg est constitué d’eau. La quantité de lumière qui frappe l’iceberg diminue rapidement avec la profondeur de l’eau ou en l’occurrence, l’épaisseur de la glace. A cinq mètres de profondeur, l’intensité lumineuse n’est plus que le quart de celle enregistrée à la surface. Or, la lumière blanche résulte de la superposition des sept couleurs: l’eau absorbe les ondes rouges en premier mais au-delà de 30 mètres d’épaisseur, seules les fréquences bleutées subsistent et ressortent. La couleur bleue habille donc un vieil iceberg avec une grande épaisseur et peu de bulles d’air.
Ce sont ces ondes bleutées que nous retrouvons surla place de la Monnaie à Bruxelles avec l’installation multimedia Iceberg. Nous accueillons actuellement une œuvre artistique conçue par Atomic3, lauréat d’un concours Luminothérapie organisé à Montréal au Québec.

Trois icebergs composés d’arches en aluminium, de différentes tailles, symbolisent les différents volumes de la vie d’un iceberg qui dérive. Les visiteurs passent sous les barres métalliques formant un long tunnel et expérimentent la fonte des glaces. Leurs passages réchauffent les couleurs et génèrent des sons ou des bruits de craquement un peu comme les bruits de l’eau qui s’infiltre dans les crevasses de ces montagnes de glace.

Félix Dagenais,metteur en scène, et Louis-Xavier Gagnon-Lebrun sont les concepteurs d’Iceberg.
« A l’état de nature, le bleu polaire et les sons harmoniques évoquent la pureté boréale, déclare Félix Dagenais. Les gouttes d’eau se transforment ensuite en notes pour former une musique élaborée. »
Louis-Xavier Gagnon-Lebrun explique que l’idée de l’iceberg pour faire vivre les espaces publics en hiver leur est venue car l’iceberg est le baromètre mondial du climat et que cette œuvre permet de susciter une réflexion sur le réchauffement climatique.
A voir particulièrement la nuit tombée à Bruxelles, Place de la Monnaie jusqu’au 5 janvier 2014. Vu le succès, prolongation jusq’au 3 mars 2014.

La renouée des teinturiers utilisée par Betty De Paris
Comme convenu, nous revenons parler plus longuement avec Betty de Paris. Je la rencontre à la Villa Empain où elle expose actuellement ses créations dans le cadre de l’exposition «La route bleue».
Betty de Paris est artiste et experte en teintures végétales.
Dans les années 80 à Paris, une exposition sur l’art japonais pique sa curiosité. Son apprentissage du Japon commence à l’Université à Paris, ce qui lui donne le bagage indispensable pour étudier et travailler au Japon. «J’ai été initiée aux techniques d’impression au pochoir (katazome) et dès le début j’ai fait le choix des colorants naturels car ils étaient disponibles et largement utilisés même dans le prêt à porter à cette époque à Kyoto et correspondait à mon éthique de respect de la nature et des personnes. L’indigo est arrivé naturellement quand j’ai eu besoin de la couleur bleue et là je me suis tournée vers les spécialistes de cette couleur. J’ai pensé étudier cela en France et je me suis rendue à l’évidence que plus personne n’était capable de « monter cette cuve de bleue » naturelle. La préparation de la cuve de bleue est très particulière, demande des compétences étendues ».
L’artiste insiste sur l’aspect écologique de sa démarche.
Le plus gros secteur de l’industrie textile est le jean emblème de notre société de consommation.

Il y a quelques mois, nous avons été sensibilisés par la situation des ouvriers turcs atteints de la silicose, maladie pulmonaire incurable provoquée par la méthode du ponçage de fabrication des jeans délavés ou usés.
Un jean sur trois vendus dans le monde provient de Chine principalement de la province de Guangdong. Xintang, la ville du jean, compte plusieurs milliers d’entreprises qui sont l’un ou l’autre maillon de la fabrication du jean. Il y aurait plus de 1 000 marques différentes. Si nous savons que cette part de marché provient de prix compétitifs dus à des conditions de travail et de salaires moins favorables, un autre aspect s’y ajoute. Dans certaines régions de Chine ou d’Inde, d’autres conséquences très graves pour la santé des ouvriers ou des populations sont provoquées soit directement par les manipulations du jean soit par l’impact environnemental négatif de cette fabrication textile.
« Les procédés de teinture, lavage, blanchiment et impression sont quelques-uns des plus sales de l’industrie textile, nécessitant de grands volumes d’eau ainsi que des métaux lourds et autres produits chimiques », explique Mariah Zhao, chargée de campagne produits toxiques pour Greenpeace. Les eaux usées sont rejetées dans la rivière de Xintang
Certains efforts pour limiter cette nuisance environnementale ont été faits. Endiguer la pollution n’est pas simple d’autant que sont concernées des milliers de petites entreprises familiales et que la crise économique est là aussi présente et limite l’écoulement des jeans dans marché intérieur.
Une technique naturelle de teinture végétale indigo.
Suivant les spécialistes, les plantes « indigofères » seraient jusqu’à 300 mais une dizaine de ces plantes sont exploitées dans le monde. Betty de Paris présente celles utilisées en Europe : le pastel, le pigment d’indigotier indien qui historiquement a été le premier apporté en Europe et enfin la plante qu’elle utilise qui lui vient du Japon, la renouée des teinturiers.
– le pastel ou la guède
est une plante herbacée annuelle, à fleurs jaunes qui fut très longtemps cultivée en Europe et en France pour la production d’une teinture bleue extraite des feuilles. La culture du pastel, sa fabrication sont à nouveau remis en valeur.
– l’indigotier des Indes est un arbuste avec une floraison rose poussant dans les régions tropicales. Ses feuilles contiennent un principe colorant bleu pourpré.
Pastel
– la renouée des teinturiers ou Persicaire à indigo est une plante annuelle à fleurs roses, originaire d’Asie qui fut introduite au Japon dès le 4ème siècle. Les feuilles fournissent l’une des principales sources de bleu en teinture. Cette plante très vigoureuse est classée parmi les espèces invasives qui menacent la flore indigène. (A ne pas planter innocemment dans son jardin donc!)
C’est à partir de la renouée des teinturiers que Betty de Paris obtient la coloration indigo de pièces de tissus. Travaillant des tissus naturels comme le lin, le chanvre, la ramie et le coton, un pouvoir colorant très efficace est nécessaire. Or, le pouvoir tinctorial de la renouée est 20 fois supérieur à celui du pastel. La teinture tenace imprègne les paumes de l’artiste comme celle de ses maîtres japonais.
Photo (Vidéo Fondation Boghossian réalisée par Céline Gulekjian )
Les feuilles fraîches de la renouée sont broyées et ensuite plongées dans une cuve avec de la sorbe de bois et des racines fixatrices. Au cours de cette macération des feuilles, prolifèrent de petites bactéries. Après 8 jours, le magma libère une substance tinctoriale sous la forme d’une belle mousse verte. C’est un processus de fermentation bactérien.
La matière de la cuve peut maintenir ses propriétés tinctoriales une année si elle est réalimentée en bactéries.
Le tissu à teindre est alors plongé dans la mixture de la cuve. Les tissus sortent jaunes puis verdissent avant de virer au bleu par l’oxydation de l’air: c’est une transformation chimique naturelle. Retirée de la cuve, essorée, la pièce à teindre peut y être replongée pour atteindre le ton souhaité.
Les nuances de bleu sont infinies et dépendent du nombre de bains mais aussi des facteurs extérieurs comme la température et les manipulations. Pour obtenir des tissus bleus avec des dessins blancs, des techniques de dessins avec ligatures et coutures préservent les zones du colorant.
Art et transmission.
Betty de Paris travaille avec d’autres couleurs végétales mais l’exposition « La route bleue » montre évidemment les œuvres indigo.
Les créations très pointues qu’elle réalise sont regroupées en séries et rendent hommage à l’industrie textile.
L’artiste fait le lien entre le passé et le futur, entre des techniques végétales naturelles que nous utilisions jusqu’au 19 ème siècle et qui représentent des alternatives à la disparition de colorants chimiques toxiques.
Sa pratique respectueuse de l’environnement est une piste pour d’autres acteurs textiles utilisant des colorants nocifs.
Tableau de la série «Vêtements du monde»
Betty de Paris enseigne et transmet son précieux savoir via des formations et cours.
Elle organisera en mai prochain un stage de deux jours d’ initiation à la cuve d’indigo dans son atelier à Paris.
A l’occasion des fêtes de fin d’années, nos villes se parent, s’illuminent et permettent des promenades festives dans leurs rues. La Grand-Place de Bruxelles s’est drapée de lumières et le résultat est ravissant.

Avec des douces lumières de coloris variés donc un éclairage bleu, un spectacle anime avec prestige le célèbre patrimoine architectural de la Grand-Place. Patrick Rimoux, sculpteur de lumière français et Dan Lacksman, musicien-producteur belge ont réalisé ce spectacle son et lumière inédit de 15 minutes.
Vidéo : court extrait du spectacle « Magical History City » Plaisir d’hiver 2013, Grand-Place de Bruxelles.
Patrick Rimoux- Dan Lacksman
«Magical History City»nous fait voyager sur la Grand-Place dans le temps depuis l’époque médiévale, le bombardement de 1695, la reconstruction des bâtiments jusqu’à nos jours. La qualité du son est tout aussi remarquable et nous emmène en compagnie de Telex, Lio, Deep Forest.
Ce spectacle est la première œuvre issue du plan lumière complet souhaité par la ville de Bruxelles. Patrimoine mondial de l’UNESCO, le site draine parfois 30.000 visiteurs par jour. La ville souhaitait disposer d’un nouveau dispositif à la hauteur du site avec un système permanent et global d’illumination et de sonorisation qui puisse créer une ambiance vivante sur les îlots de façades sur la Grand-Place. Le système d’illumination devait être moderne, flexible avec une faible consommation. Le nouvel éclairage entièrement réalisée en LED génère plus de 80% d’économie d’énergie. 220 jours de travail ont été nécessaires et plus de 1600 projecteurs LED pilotés individuellement ont été installés sur la Grand-Place. Outre la lumière, les aménagements comprennent la pose d’une nouvelle sonorisation sur la Grand-Place.
Lors d’événements majeurs ou spécifiques, cette solution technologique grâce à une régie de commande centralisée dans l’Hôtel de Ville permettra de créer des jeux de lumière infinis et offre un espace de création à des artistes concepteurs lumière qui prendront alors les commandes de cet outil exceptionnel.
Ce projet a été financé par Beliris à concurrence de 3,5 millions d’euros. La mise en valeur par le son et la lumière de la Grand Place de Bruxelles a été conçue et réalisée par l’association momentanée de deux concepteurs de lumière Isabelle Corten – Patrick Rimoux.
N’hésitez pas à vous rendre dans le centre historique de Bruxelles pour admirer le résultat féérique de la Grand-Place colorée avec le splendide accompagnement musical.

Sur la Grand-Place du 29 novembre 2013 au 5 janvier 2014.
Le spectacle est lancé toutes les heures du lundi au jeudi entre 17h et 23h et toutes les 30 minutes du vendredi au dimanche.